Mgr Ébacher XX - Magnifica Humanitas - L’Église dialogue avec le monde

 La Doctrine sociale de l’Église[1] n’est pas un bloc figé. Elle est une tradition vivante, dynamique. Elle évolue avec les res novae de chaque époque. « C’est pourquoi l’intelligence artificielle doit être comprise non pas comme un thème annexe ni comme une urgence à gérer, mais comme une transformation qui interpelle de l’intérieur les catégories de la Doctrine sociale et en réclame un développement supplémentaire dans la fidélité à l’Évangile. » (17)

Mais le parcours historique de la Doctrine sociale « ne serait pas vraiment compréhensible si, avant de nous attarder sur la contribution de chaque Pape et sur les documents les plus importants, nous ne clarifiions pas certaines convictions fondamentales concernant la manière dont l’Église s’inscrit dans l’histoire et se rapporte au monde. Sans cette précision, la Doctrine sociale risquerait d’apparaître comme une ingérence indue dans les questions temporelles ou comme un code éthique externe à appliquer d’en haut. En réalité, elle émane d’une Église qui chemine avec l’humanité, reconnaît l’autonomie des réalités terrestres, comme la distinction entre communauté ecclésiale et communauté politique et, précisément pour cette raison, aspire à servir le bien commun. » L’Église ne peut pas être reléguée à la sphère privée : sa mission a une dimension historique, sociale, fraternelle et missionnaire.

Les réalités humaines ont leurs propres lois et valeurs. L’Église respecte cette autonomie, aide à discerner ce qui favorise la dignité humaine, accompagne sans se substituer. L’Église reconnaît la distinction entre communauté ecclésiale et communauté politique, la responsabilité propre des institutions civiles. L’Église ne craint pas le dialogue avec les sciences humaines, la philosophie, l’économie, la sociologie. Ces disciplines aident à comprendre les dynamiques du monde contemporain. (18-21)

Il «revient à tout le Peuple de Dieu, notamment aux pasteurs et aux théologiens, avec l’aide de l’Esprit Saint, de scruter, de discerner et d’interpréter les multiples langages de notre temps et de les juger à la lumière de la Parole de Dieu, pour que la Vérité révélée puisse être sans cesse mieux perçue, mieux comprise et présentée sous une forme plus adaptée. » (Vatican II) « L’histoire est donc l’un des lieux où l’Église se laisse instruire par l’Esprit sur la portée humanisante de l’Évangile et apprend à développer son enseignement au service de la dignité de chaque personne et du bien des peuples. » (22)

La Doctrine sociale de l’Église s’enracine dans la Révélation, mais s’incarne dans l’histoire. « Nourrie par ce dialogue fécond entre l’Évangile et les savoirs humains, l’Église a progressivement approfondi sa Doctrine sociale, faisant mûrir au fil du temps un patrimoine de sagesse doté d’une cohérence théologique et anthropologique enracinée dans la vision chrétienne de la personne. Précisément parce qu’il naît de la foi et de sa compréhension de la réalité, ce patrimoine ne se traduit pas en répertoire de solutions techniques ni en modèle économique ou politique à opposer à d’autres : il appartient à un registre différent, celui des principes qui orientent la lecture des événements et soutiennent une interprétation évangélique des processus historiques comme des choix qu’ils impliquent. C’est de là que découle la fonction propre de la Doctrine sociale qui ne prétend pas se substituer aux responsabilités de la politique et des institutions, mais s’offre comme soutien au discernement commun, en aidant à reconnaître et à promouvoir ce qui sert la dignité des personnes, la vitalité des communautés et le bien de tous. » (24)

La Doctrine sociale de l’Église n’est pas l’œuvre d’un seul pape ou d’un seul théologien. Elle est le fruit d’un discernement communautaire : pasteurs, théologiens, fidèles, sciences humaines, expérience historique. C’est une tradition vivante, en croissance, au service de la dignité humaine. Elle se développe dans un dialogue constant entre l’Écriture, la Tradition, les sciences, les défis historiques. (25-26)

Dieu agit dans le temps et l’humanité avance vers un accomplissement. Ainsi, les transformations sociales et technologiques, y compris l’intelligence artificielle, doivent être discernées à la lumière de la dignité humaine, du bien commun, de la fraternité universelle. L’histoire devient un espace de salut, où l’Église cherche les signes de l’Esprit.

La Doctrine sociale n’est « pas un recueil de principes et de normes à appliquer, mais un chemin de discernement communautaire. Elle naît de la rencontre entre la vérité éternelle de l’Évangile et les questions de l’histoire, elle se laisse interroger par les signes des temps ; elle se nourrit de la contribution des sciences, des cultures et des expériences humaines. » Elle implique créativité, audace, capacité d’interpréter les défis nouveaux. L’Église ne répète pas simplement le passé : elle actualise l’Évangile dans les réalités nouvelles, comme l’intelligence artificielle. Chaque époque a apporté de nouveaux défis, et l’Église a enrichi son enseignement pour y répondre. L’intelligence artificielle s’inscrit dans cette continuité. Elle marque, provoque un nouveau tournant historique qui demande un approfondissement fidèle à l’Évangile. (27-28)

En somme, la Doctrine sociale de l’Église est un patrimoine vivant de sagesse, enraciné dans l’Écriture et la Tradition, et constamment en dialogue avec les sciences humaines. Elle offre des principes pour penser, des critères pour discerner, des orientations pour agir. L’Église y voit un outil pour analyser lucidement les défis contemporains, afin d’aider les chrétiens à vivre un témoignage authentique, joyeux et au service du monde.

Et n’oublions pas l’engagement personnel de Léon XIV dans ce travail de mise à jour de la Doctrine sociale : « À cette tradition vivante, je désire donc ajouter ma voix, en invoquant l’aide de l’Esprit de sagesse qui habite le monde depuis son commencement (cf. Pr 8, 22-31). » (3) Communions activement à ce désir de l’Évêque de Rome, notre guide spirituel, intellectuel et pastoral. Prions l’Esprit de guider l’Église, ses pasteurs et tout le peuple chrétien dans ce discernement exigé aujourd’hui par l’intelligence artificielle, ses possibilités et ses risques. Et nous-mêmes, informons-nous sur la Doctrine sociale et ses fonctions, cherchons à mieux comprendre ce qu’est l’intelligence artificielle, ses richesses, ses risques, identifions les différents usages que nous en faisons, puis discernons et jugeons, au besoin avec l’aide de personnes amies et compétentes, et dans la prière, de la valeur humaine et chrétienne de ces usages.

À suivre

† Roger Ébacher



[1] Je vous invite à prendre le temps de relire les documents III à VII du blogue diocésain, dans lesquels j’ai traité du long souci de l’Église pour les réalités sociales, de Léon XIII l’initiateur de la Doctrine sociale, de l’histoire du développement de la Doctrine sociale et du positionnement initial de Léon XIV face à la fois de la Doctrine sociale et de l’intelligence artificielle.

Commentaires

  1. Ce document du Saint Père présente très bien la situation. Je comprends qu'il faille dialoguer avec le monde. Mais le dialogue peut-il suffire? Mon doute s'appuie sur trois sujets: (1) Ce qu'a fait l'Église du Québec durant la crise du Convid. (2) L'euthanasie. (3) L'avortement. Notre Église prend de belles et bonnes positions. Mais se satisfait-elle d'une approche «Low Profile»? Je ne poserai qu'une seule question. A-t-elle suffisamment défendu nos droits fondamentaux en matière religieuse dans les dix dernières années? Particulièrement notre droit fondamental à garder les églises ouvertes durant la crise, tout en satisfaisant aux conditions sanitaires raisonnables.
    Notre nouveau Pape Léon semble avancer dans la bonne direction.
    Je prie et j'espère encore.

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  2. Bonjour monsieur et merci d'avoir exprimé votre avis sur ces points, d'avoir ainsi manifesté vos sentiments. Il est bon de tous espérer sans jamais se décourager.

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