Mgr Ébacher XXVII - Magnifica Humanitas - Impact de la révolution numérique sur la liberté humaine
Dépendances et contrôle social
« Il ne faut pas sous-estimer les formes les plus
subtiles de dépendance liées à l’économie numérique de l’attention, où les
plateformes et les services sont conçus pour capter le temps et le regard des
utilisateurs, en exploitant leurs fragilités et en affaiblissant leur liberté
intérieure. Lorsque des modèles commerciaux prospèrent sur la faiblesse
humaine, la personne est traitée comme un moyen et non comme une fin, et ceux
qui conçoivent ou financent ces systèmes assument une responsabilité morale à
laquelle ils ne peuvent se soustraire. Il est urgent de promouvoir une
utilisation des technologies qui renforce la liberté intérieure :
éducation à la sobriété numérique, protection des mineurs et lutte contre les
modèles qui prospèrent sur la vulnérabilité. »
« Un autre risque, moins visible, mais non moins grave,
est celui du contrôle social, rendu possible par la collecte massive de données
et l’utilisation de systèmes algorithmiques. Lorsque chaque geste laisse des
traces – déplacements, achats, relations, préférences –, un nouveau pouvoir se
crée : celui de profiler, de prévoir et d’orienter les comportements,
souvent sans que les personnes en aient pleinement conscience. Si ces données
sont utilisées pour prendre des décisions qui ont une incidence sur des opportunités
concrètes (accès au crédit, recrutement, services), on risque de porter
atteinte à la liberté et de discriminer les plus vulnérables. […] La liberté, à
l’ère numérique, n’est pas seulement une question intérieure : elle est
aussi une question publique, qui exige des règles claires, de la transparence,
des voies de recours et des limites proportionnées à l’utilisation de
technologies intrusives, afin que la technique reste au service de la personne
et ne devienne pas une forme d’emprise des consciences. »
« À l’origine de ces problèmes se trouve une mentalité
technocratique et post-humaniste qui tend à considérer la personne comme un
objet manipulable ou une ressource à optimiser, en éliminant tout ce qui fixe
des limites à la maximisation du profit : ce qui compte, c’est
l’efficacité, et non le respect de la liberté et de la dignité humaine. De même
certaines logiques d’endettement structurel qui maintiennent des peuples
entiers dans des conditions de dépendance, révèlent la même mentalité en
acceptant, sous de nouvelles formes, des relations de subordination proches de
l’esclavage. »
Briser les chaînes
des nouvelles formes d’esclavage
« Rien, dans le monde de l’IA, n’est immatériel ou
magique. Chaque réponse qui semble immédiate et parfaite provient d’une longue
chaîne de médiations, d’un vaste réseau de ressources naturelles,
d’infrastructures énergétiques et, surtout, de personnes. Une part importante
du fonctionnement de l’économie numérique repose sur le travail silencieux de
millions d’êtres humains, employés à des activités peu visibles, mais
essentielles : étiquetage des données, modération des contenus – souvent
très mauvais –, apprentissage des modèles. Dans de nombreux cas il s’agit de
jeunes, pour la majorité des femmes, qui travaillent laborieusement pour un
salaire de misère. À cette fatigue invisible s’ajoute celle, encore plus
brutale, de l’extraction des ressources nécessaires à la production des
appareils et des microprocesseurs sur lesquels repose l’IA. Dans certaines
régions du monde, des enfants et des adolescents travaillent dans des
conditions dangereuses au broyage des matériaux dont on tire les terres rares.
Des corps marqués, mutilés, utilisés pour que le flux de calcul ne s’interrompe
jamais. En outre, des réseaux criminels utilisent des plateformes en ligne, des
systèmes de messagerie, des paiements anonymes et des techniques de profilage
pour recruter, contrôler et déplacer des victimes de la traite, fréquemment
mineures, transformant hommes et femmes en “données” à tracer et en “colis” à
déplacer au sein des mêmes circuits numériques qui soutiennent une grande
partie de l’économie mondiale. Cette réalité interpelle profondément la
conscience morale de notre temps. Il ne suffit pas d’invoquer l’efficacité, ni
de célébrer les bienfaits de l’innovation, s’ils reposent sur une chaîne
d’exploitation qui reste délibérément invisible. Si une technologie promet l’émancipation,
mais produit de nouvelles formes de subordination mondiale, elle contredit le
principe fondamental de la dignité de la personne. »
« La lutte contre les nouvelles formes d’esclavage
constitue un test décisif pour le discernement éthique de l’IA et de la
transformation numérique. Dans le sillage de la tradition inaugurée par Léon
XIII, l’Église renouvelle sa condamnation ferme de toute forme d’esclavage, de
traite et de marchandisation des personnes, et rappelle l’urgence d’un vaste
mouvement de réflexion et d’action qui place au centre la dignité inaliénable
de chaque être humain et le bien commun comme fins de la société et comme critères
de tout choix personnel, social et politique. Sans cette réflexion éthique et
humanisante, le pouvoir croissant des systèmes numériques risque de nous
conduire vers de nouvelles atrocités, non moins honteuses que celles du passé
que nous déplorons aujourd’hui, alors que nous continuons à nous présenter
comme des sociétés “avancées” et “civilisées”. »
« La traite doit être reconnue comme une forme
contemporaine d’esclavage et comme une atteinte grave à la dignité humaine; ne
pas réagir avec fermeté ou tolérer de quelque manière que ce soit ces pratiques
revient, dans une certaine mesure, à se rendre aujourd’hui complice des fautes
commises hier, lorsque l’esclavage était justifié ou passé sous silence. […] Si
nous ne voulons pas avoir à demander pardon à l’avenir pour ne pas avoir été
fidèles au trésor de la dignité humaine que renferme notre foi, c’est à nous
aujourd’hui d’être directs et fermes dans la dénonciation de la traite sous ses
multiples formes et de soutenir, pas à pas, aux côtés de tous ceux qui s’y
engagent, des parcours concrets de prévention, de protection, de libération et
de réhabilitation. »
« Le colonialisme revêt de nos jours un visage inédit.
Il ne domine pas seulement les corps, mais s’approprie les données,
transformant les vies personnelles en informations exploitables. Des
territoires entiers, en particulier ceux de moindre importance géopolitique et
de plus grande fragilité structurelle, sont actuellement traversés par une
nouvelle logique d’extraction : celle des flux sanitaires, profils
épidémiologiques, cartes génétiques et données démographiques. Ce sont là les
nouvelles “terres rares” du pouvoir : des informations vitales qui, une
fois mises en relation, peuvent servir à entraîner des modèles prédictifs, à
orienter des stratégies d’investissement, à anticiper les crises et surtout à
sélectionner les personnes et les choses qui comptent. Celui qui détient les
données sanitaires de populations entières, aujourd’hui souvent collectées sous
le couvert de l’aide, de la recherche ou de l’innovation, détient en réalité un
levier structurel sur l’avenir : il peut modeler les besoins et les marchés.
Et il peut décider, avant les autres, à qui destiner les médicaments, les
investissements et les protections. C’est là que se joue l’un des enjeux moraux
les plus urgents de notre époque : transformer la connaissance partagée en
bien commun, et non en levier de domination; rendre aux peuples non seulement
les données qui les décrivent, mais aussi la possibilité de décider comment
elles seront utilisées, par qui et pour qui. Autrement, l’ère numérique ne sera
pas postcoloniale, mais coloniale sous une nouvelle forme. »
« Les nouvelles formes d’esclavage se nourrissent de
chaînes économiques et d’infrastructures numériques. Il faut donc œuvrer dans
plusieurs directions : tout d’abord, en renforçant les exigences en
matière de transparence des filières qui soutiennent l’industrie technologique
et l’économie numérique, afin qu’aucun avantage concurrentiel ne repose sur une
exploitation invisible. Deuxièmement, il est nécessaire que les entreprises et
les investisseurs adoptent des critères clairs de vérification éthique préventive,
en incluant parmi leurs priorités la protection des travailleurs, la lutte
contre le travail forcé et l’impact social des modèles d’entreprise basés sur
les données. En outre, les plateformes numériques doivent être appelées à
coopérer de manière responsable avec les autorités et la société civile afin
d’empêcher que les outils de communication, de paiement et de ciblage ne
deviennent des canaux de recrutement et de contrôle des victimes. Lorsque ces
choix convergent, l’environnement numérique peut se transformer d’un espace de
prédation en un espace de protection, de prévention et de promotion de la
dignité. »
Une responsabilité
partagée
« Les différents domaines abordés – la recherche de la
vérité dans la vie publique, l’éducation dans l’environnement numérique, les
transformations du monde du travail, la fragilité des familles et les nouvelles
formes d’esclavage – ne constituent pas des phénomènes isolés. Ils manifestent
le même enjeu : si la technique devient un critère absolu, la personne
risque d’être traitée comme une donnée, un engrenage ou une marchandise; si, au
contraire, la technique s’inscrit dans une perspective de sagesse, elle peut
devenir une occasion de croissance, de justice et de fraternité. » (180)
« Dans cette perspective, la Doctrine sociale de
l’Église prône une responsabilité partagée. Elle demande que ces processus
soient conduits avec clairvoyance : par des institutions capables de
réguler sans étouffer et de protéger sans se substituer; par des entreprises
qui reconnaissent dans le travail et la dignité un critère de réussite; par des
corps intermédiaires et des communautés éducatives qui rétablissent la
confiance et les liens; par des citoyens qui cultivent la responsabilité, la
sobriété, le discernement et le sens de la vérité. Ce n’est qu’ainsi que
l’innovation pourra véritablement devenir un développement humain intégral et
non un facteur d’exclusion et de domination; et ce n’est qu’ainsi que la
promesse du progrès pourra être reconnue comme vraie, car mesurée à l’aune de
la dignité inviolable de chaque homme et de chaque femme. »
À suivre
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