Mgr Ébacher XIX - Magnifica Humanitas Construire Babel ou Jérusalem?

 Léon XIV signait sa première encyclique, intitulée Magnifica Humanitas, le 15 mai 2026, 135ᵉ anniversaire de Rerum Novarum. Léon XIV entrait ainsi de plain-pied dans le chantier initié par son prédécesseur, Léon XIII. Et le sous-titre de son encyclique en exprime bien le sujet : « Sur la protection de la personne humaine à l'ère de l'intelligence artificielle. »

La première phrase du document pose le dilemme dans lequel est plongée notre humanité. « La magnifique humanité créée par Dieu se trouve aujourd’hui face à un choix décisif : ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble. » (1) Il s’agit de mener un discernement doctrinal, pastoral, spirituel et communautaire sur les « choses nouvelles » de notre temps : la robotique, le numérique, l’intelligence artificielle.

Le discernement part d’un postulat : la technologie n’est pas une « force antagoniste par rapport à la personne » (4), ni « un mal en soi » (9). Cependant, « elle n’est pas neutre, car elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent ». L’intelligence artificielle devient ce que l’humanité en fait. L’humanité est donc devant des choix cruciaux pour son présent et son avenir. « Nous vivons une phase de transition rapide, un “tournant historique”. […] Des questions décisives s’imposent à notre conscience, questions auxquelles on ne peut plus échapper : où allons-nous? Vers quel but souhaitons-nous nous orienter? Quelle direction choisir en tant que communauté humaine et en tant que peuples? » (6)

Quels sont les repères qui permettent de mener à bon terme ce discernement? Ce sont l’Ancien Testament, l’Évangile, la Tradition, la Doctrine sociale de l’Église. Léon XIV met en exergue Jésus : « Là où l’humanité court le danger de perdre son visage, nous, chrétiens, nous levons les yeux vers le Dieu qui s’est fait chair, sachant que “le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné.” (Citation du Concile Vatican II) […] Fondés sur le Christ, pierre vivante, nous faisons l’expérience de l’action puissante et mystérieuse de l’Esprit Saint, et nous croyons que tout effort humain authentique visant à coopérer avec Lui pour le bien sera béni par le Père céleste en qui nous plaçons notre espérance. C’est pourquoi nous pouvons participer activement à toutes ces initiatives qui construisent un monde plus juste, et nous pouvons appeler d’autres personnes à collaborer avec nous dans la promotion du développement intégral de chaque être humain. » (1-2)

Revenons au choix décisif qui est devant nous : « La construction de la tour de Babel (cf. Gn 11, 1-9) et la reconstruction des murs de Jérusalem (cf. Ne 2-6). Ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble. » (7)

« Babel révèle la limite de toute construction qui, aussi grandiose soit-elle, naît de l’absolutisation de l’humain et de sa prétention à l’autosuffisance, sacrifie la dignité des personnes à l’efficacité et aspire à atteindre le ciel sans la bénédiction de Dieu. » (7) Babel est le symbole d’un progrès sans Dieu, fondé sur la puissance, l’uniformité, l’autosuffisance, qui conduit à la dispersion, à la perte de la dignité et à l’inhumanité.

Le récit de Néhémie (cf. Ne 2-6), par ailleurs, « montre comment la ville renaît non pas grâce à l’initiative d’une seule personne, mais grâce à la responsabilité partagée de tout le peuple : prêtres, artisans, chefs de famille, femmes et jeunes. C’est une œuvre qui a Dieu au centre et qui rétablit les liens avant même de poser les pierres. L’ancienne Jérusalem retrouve ainsi un langage commun, non pas celui de l’uniformité, mais celui de la communion : l’harmonie naît lorsque chacun assume son rôle et que tout le peuple reconnaît sa force comme venant du Seigneur. » (8) Jérusalem est le symbole d’une construction commune, fondée sur la communion, la diversité, en s’appuyant sur la dignité humaine révélée dans l’Incarnation : la ville où la technique est mise au service de la personne.

Cette opposition entre Babel et la nouvelle Jérusalem structure toute l’encyclique. « Le premier choix ne se situe pas entre un “oui” ou un “non” à la technologie, mais entre bâtir Babel ou reconstruire Jérusalem; entre un pouvoir qui prétend dominer le ciel et un peuple qui, en présence de Dieu, se met à travailler de manière unie pour relever les murs de la cohabitation fraternelle. » (9)

Et Léon XIV termine cette longue introduction de sa première encyclique par une forte interpellation, un cri du cœur, qui atteste l’urgence de s’unir devant la menace qui plane sur notre dignité, notre humanité. « À tous les fidèles catholiques, à tous les chrétiens, à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté, j’adresse un appel vibrant : ne craignons pas de nous salir les mains sur le chantier de notre époque. Comme Néhémie, prions, planifions avec sagesse, travaillons avec persévérance en replaçant Dieu à l’horizon de notre action et l’être humain au centre de nos choix. Alors, les pierres rejetées – les pauvres, les malades, les migrants, les petits – deviendront la pierre angulaire, et sur la terre s’élèvera une demeure commune solide et accueillante, où finalement l’amour et la vérité se rencontrent, la justice et la paix s’embrassent (cf. Ps 85, 11). Telle est la bénédiction que nous implorons de Dieu et la tâche qui nous attend : être des bâtisseurs de communion et non des architectes de Babel; des serviteurs du Royaume à venir et non des maîtres de donjons voués à s’effondrer. Et, avec l’âme d’un pasteur et d’un père, je demande à tous d’arrêter le chantier d’une énième Babel et d’unir nos forces pour édifier le bien, afin que l’humanité ne perde jamais sa beauté et que le monde puisse reconnaître une fois encore au cœur de l’être humain, le lieu où Dieu désire habiter. » (16)

À suivre.

† Roger Ébacher

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