Mgr Ébacher XXIV - Magnifica Humanitas - Existe-t-il un « plus qu’humain »?
Les paragraphes 115-119 de l’encyclique traitent des
limites humaines et des diverses façons de les assumer ou de chercher à les
dépasser.
Certains courants interprètent le progrès comme un
dépassement de l’humain. On peut les regrouper sous les noms de transhumanisme
et de posthumanisme[1].
« Ils constituent les fondements idéologiques qui animent certains centres
de pouvoir technologique et colonisent l’imaginaire collectif sous une forme
simplifiée, en particulier dans les médias et sur les réseaux sociaux,
entrainant l’enthousiasme pour les nouvelles technologies d’une vision
futuriste de l’“homme amélioré” ou de l’“homme hybridé” avec la machine. »
(115)
Le transhumanisme imagine un renforcement de l’être humain
grâce aux technologies (biomédecine, ingénierie corporelle, dispositifs,
algorithmes), avec l’ambition d’accroître ses capacités et ses performances. Le
posthumanisme va plus loin : il envisage une forme d’hybridation entre
l’être humain, la machine et l’environnement, « allant jusqu’à imaginer un
franchissement de seuil où l’humanité se surpassera en entrant dans une
nouvelle étape évolutive. » (116) C’est
une rupture assumée avec l’humain. Car on y imagine des formes d’existence
au‑delà de l’humain.
L’Église ne s’oppose pas à la technique, mais à une vision
qui ferait de l’être humain un « matériau à optimiser ». Une telle
logique risque de justifier des « sacrifices nécessaires » où les
plus fragiles paieraient le prix d’un progrès mal compris. « Une chose est
d’intégrer les technologies dans une vision humaine et relationnelle; une autre
est de se laisser guider par un imaginaire qui minimise les limites et promet
un “salut” purement technique. » (117)
La limite humaine implique :
incapacité, maladie, vieillesse, souffrance. À une culture qui cherche à
éliminer toute vulnérabilité, le pape rappelle que l’humain « s’épanouit à
travers la limite » et que la foi invite à habiter cette tension entre
grandeur et fragilité. La limite ouvre à la compassion, à la solidarité, à la
profondeur spirituelle. Les moments de souffrance, de maladie ou d’échec
deviennent des lieux où se révèlent une sagesse nouvelle et la présence de
Dieu.
Même les souffrances intérieures doivent être intégrées
plutôt que refoulées. Vouloir supprimer toute douleur reviendrait à éteindre
aussi l’amour et le désir. Les cicatrices de la vie deviennent mémoire de
croissance, et renoncer à cette aventure humaine au nom d’un dépassement total
des limites reviendrait à renoncer à l’humanité elle-même.
Le pape évoque ensuite la dimension morale de la limite, rappelant que même la corruption
humaine laisse entrevoir une possibilité de bien. L’homme est capable du pire
comme du meilleur, et même dans l’horreur subsiste une lumière capable de renaître.
« La finitude, lorsqu’elle est acceptée dans la vérité, n’appauvrit pas
l’être humain, mais l’ouvre à la reconnaissance du visage de Dieu et de
l’autre. D’ailleurs, c’est précisément parce qu’il fait l’expérience de la
limite – la vulnérabilité, la douleur, l’échec – qu’il peut reconnaître sa
propre dignité et celle d’autrui comme inviolables. » (122)
L’histoire montre que l’humanité sait créer des institutions justes : la
Croix-Rouge, l’abolition de l’esclavage, l’ONU, la Déclaration universelle des
droits de l’homme, la Convention sur les réfugiés. À côté de ces grandes
avancées, le pape souligne l’importance des témoignages personnels : figures publiques comme Martin
Luther King Jr., femmes engagées comme Marie Curie; aussi des témoins cachés :
religieux vivant parmi les pauvres, martyrs de la justice, ou encore les « martyrs
du quotidien » (parents, soignants, bénévoles) qui incarnent
silencieusement la dignité humaine. (123)
Cette convergence entre institutions justes, témoins
crédibles et fidélités quotidiennes montre la voie : « faire progresser la technique sans faire
régresser le cœur. » L’humanité, « magnifique et blessée »,
n’a pas à être dépassée, mais à accueillir les progrès techniques sans renier
sa vocation relationnelle et aimante.
« À ce stade, une question décisive s’impose :
s’il existe un authentique “plus qu’humain”, où se trouve-t-il? La foi
chrétienne y répond en indiquant un accomplissement qui ne découle pas d’une
divinisation technologique, mais de l’opération de la grâce de Dieu reçue dans
le Christ. L’expression “plus qu’humain” n’appartient pas seulement au langage
des promesses techniques. Depuis des siècles, la tradition chrétienne affirme
que l’être humain n’est pas enfermé dans les limites de sa propre nature, mais
qu’il est appelé à se transcender : non pas pour fuir la réalité ou par
mépris des limites, mais pour s’épanouir dans l’amour. La foi connaît un
“au-delà” qui naît du don de Dieu. […] “Si donc quelqu’un est dans le
Christ, c’est une création nouvelle : l’être ancien a disparu, un être
nouveau est là” (2 Co 5, 17) ». (126-127)
Devenir « plus qu’humain » signifie devenir
pleinement soi, guidé par une relation qui libère, une communion qui transforme.
« Pour un algorithme, l’erreur est quelque chose à corriger; pour une
personne, elle peut être le début d’un changement profond. L’avenir d’une
personne n’est pas prévisible, mais dépend de sa liberté portée par la grâce
divine inépuisable, et des liens qu’elle cultive. » (128) Ce qui sauve
l’humain, ce n’est pas une autosuffisance renforcée, mais une relation qui
libère, une communion qui transforme.
Ce chapitre 3 de la première encyclique de Léon XIV se
conclut sur une réflexion fondamentale. « C’est un amour qui nous guide :
ce que nous aimons vraiment, autant comme individus qu’en tant que société,
oriente notre vie et notre agir. » Saint Augustin parlait de deux cités
nées de deux amours : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, et l’amour
de Dieu jusqu’au don de soi. L’ère de l’IA n’échappe pas à ce
discernement : Babel ou Jérusalem commence en chacun de nos cœurs.
À suivre
† Roger Ébacher
[1] Je reviendrai sur ces deux courants culturels dans un document subséquent.
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