Mgr Ébacher XVIII - Préserver les voix et les visages humains

 L’enjeu de l’intelligence artificielle est de préserver l’humain! Telle est l’interpellation insistante du pape Léon  XIV dans son message pour la 60e Journée Mondiale des Communications Sociales[1]. Par ce message, le pape appelle à un sursaut de l’humain face à la révolution provoquée par l’intelligence artificielle. Si nous négligeons de préserver les visages et les voix humaines, l’intelligence artificielle risque de modifier radicalement certains des piliers fondamentaux de la civilisation humaine.

Accueillir avec courage, détermination et discernement les opportunités offertes par la technologie numérique et l’intelligence artificielle ne signifie pas se voiler la face sur les points critiques, les opacités, les risques.

« La question qui nous tient à cœur, n’est pas ce que la machine peut ou pourra faire, mais ce que nous pouvons et pourrons faire, en grandissant en humanité et en connaissance, grâce à une utilisation judicieuse des outils puissants à notre service. […] Renoncer au processus créatif et céder aux machines ses fonctions mentales et son imagination signifie enterrer les talents que nous avons reçus afin de grandir en tant que personnes en relation avec Dieu et les autres. Cela signifie cacher notre visage et faire taire notre voix. »

Le pape met en garde contre une technologie qui pourrait simuler des voix et des visages humains, manipuler les émotions, affaiblir la pensée critique, envahir l’intimité, amplifier la désinformation, centraliser le pouvoir entre quelques acteurs. Il rappelle que l’IA, aussi puissante soit-elle, ne peut remplacer l’empathie, l’éthique et la responsabilité morale, qui sont proprement humaines.

« Le visage et la voix sont des traits uniques et distinctifs de chaque personne; ils manifestent son identité singulière et sont l’élément constitutif de toute rencontre. […] Nous ne sommes pas une espèce faite d’algorithmes biochimiques définis à l’avance. Chacun de nous a une vocation irremplaçable et inimitable qui ressort de la vie et se manifeste précisément dans la communication avec les autres. »

« Les voix et les visages humains, la sagesse et la connaissance, la conscience et la responsabilité, l’empathie et l’amitié étant simulés par des systèmes connus sous le nom d’intelligence artificielle, ceux-ci interfèrent non seulement dans les écosystèmes informationnels, mais envahissent également le niveau le plus profond de la communication, celui des relations entre les personnes humaines. »

 « Le défi qui nous attend n’est pas d’arrêter l’innovation numérique, mais de la guider en étant conscients de son caractère ambivalent. Il appartient à chacun d’entre nous d’élever la voix pour défendre les personnes humaines afin que ces outils puissent véritablement être intégrés comme des alliés. » C’est là une responsabilité collective. « Toutes les parties prenantes – de l’industrie technologique aux législateurs, des entreprises créatives au monde universitaire, des artistes aux journalistes, en passant par les éducateurs – doivent être impliquées dans la construction et la mise en œuvre d’une citoyenneté numérique consciente et responsable. […] Il appartient à chacun d’entre nous d’élever la voix pour défendre les personnes humaines afin que ces outils puissent véritablement être intégrés comme des alliés. Cette alliance est possible, mais elle doit reposer sur trois piliers : la responsabilité, la coopération et l’éducation. »

La responsabilité. « Personne ne peut se soustraire à sa propre responsabilité face à l’avenir que nous construisons. » Le pape nomme ceux qui sont à la tête des plateformes en ligne, les créateurs et modèles d’IA, les législateurs nationaux et les régulateurs internationaux, les entreprises du secteur des médias et de la communication. « Celle-ci peut se décliner, selon les rôles, en honnêteté, transparence, courage, capacité de vision, devoir de partager les connaissances, droit d’être informé. »

La coopération. « Aucun secteur ne peut relever seul le défi de mener l’innovation numérique et la gouvernance de l’IA. Il est donc nécessaire de créer des mécanismes de sauvegarde. Toutes les parties prenantes – de l’industrie technologique aux législateurs, des entreprises créatives au monde universitaire, des artistes aux journalistes, en passant par les éducateurs – doivent être impliquées dans la construction et la mise en œuvre d’une citoyenneté numérique consciente et responsable. »

L’éducation. Son rôle est d’« accroître nos capacités personnelles à réfléchir de manière critique, à évaluer la fiabilité des sources et les intérêts potentiels qui sous-tendent la sélection des informations qui nous parviennent, à comprendre les mécanismes psychologiques qu’elles activent, à permettre à nos familles, communautés et associations, d’élaborer des critères pratiques pour une culture de la communication plus saine et plus responsable. »

« Tout comme la révolution industrielle exigeait une alphabétisation de base pour permettre aux personnes de réagir à la nouveauté, la révolution numérique exige également une alphabétisation numérique (ainsi qu’une formation humaniste et culturelle) pour comprendre comment les algorithmes modèlent notre perception de la réalité, comment fonctionnent les préjugés de l’IA, quels sont les mécanismes qui déterminent l’apparition de certains contenus dans nos flux d’informations (feed), quels sont les présupposés et les modèles économiques de l’IA et en quoi ils peuvent changer. »

Et le pape Léon XIV termine ce plaidoyer ferme, amical, fervent et chaleureux en ces termes : « Nous avons besoin que le visage et la voix redisent la personne. Nous avons besoin de préserver le don de la communication comme la vérité la plus profonde de l’homme vers laquelle orienter toute innovation technologique. »

En bref

Le message du pape Léon XIV est un appel puissant et insistant à protéger la dignité humaine dans un monde où l’intelligence artificielle transforme la communication. Préserver les voix et les visages humains, c’est préserver notre vocation unique venue de Dieu et sacrée : notre capacité d’aimer, de penser et de rencontrer l’autre.[2]

J’ajoute que le pape a publié le lundi 25 mai sa première encyclique : LETTRE ENCYCLIQUE MAGNIFICA HUMANITAS DU SAINT-PÈRE LÉON XIV SUR LA PROTECTION DE LA PERSONNE HUMAINE À L'ÈRE DE L'INTELLIGENCE ARTIFICIELLE[3]. C’est un document essentiel pour bien œuvrer à notre époque du numérique de l’IA. J’y reviendrai.

† Roger Ébacher



[2] Pour une réflexion intéressante sur la voix à la radio, voir le document du directeur adjoint du dicastère pour les communications Alessandro Gisotti : La Radio à l’épreuve de l’intelligence artificielle - Vatican News Ce texte éclaire une dimension du discours du pape ici résumé. Il affirme que la radio survivra à l’IA en restant fidèle à ce qui fait sa force : la voix humaine, vivante, incarnée. L’IA peut enrichir la production, mais ne doit pas remplacer la dimension humaine qui fonde la relation entre la radio et ses auditeurs.

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