Quelques réflexions en ce mercredi des Cendres 2026 de Monseigneur Paul-André Durocher

 


 

I — De la poussière à la gloire

Avant la réforme liturgique du Concile Vatican II (1962-1965), l’imposition des cendres était accompagnée de cette formule invariable : «Souviens-toi, homme, que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière.» Ces mots sont tirés de Genèse 3, 19 où Dieu explique à Adam et Ève la conséquence de leur faute. Dans la spiritualité préconciliaire, on insistait sur les conséquences néfastes de ce péché des origines. On exhortait les fidèles à faire pénitence et acte de réparation devant un Dieu qu’on imaginait d’abord comme un juge sévère.

Le document du Concile sur la liturgie en 1963 a rappelé que toute la vie de l’Église doit être centrée sur le mystère pascal — non seulement la mort, mais aussi la résurrection du Christ. C’est pourquoi on a proposé une deuxième formule optionnelle pour l’imposition des cendres : «Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle.» (Marc 1, 15). Cette formule met l’accent sur l’espérance qui jaillit dans le monde à cause de la résurrection du Christ et nous invite à orienter notre vie pour que cette espérance prenne racine en nous et y porte du fruit.

Il ne faut pas voir de contradiction entre ces deux formules, mais plutôt une complémentarité nécessaire. D’une part, le péché nous empêche de porter des fruits vivants, comme une terre tellement asséchée qu’elle est réduite à la poussière. Et si nous restons tapis dans notre péché, si nous refusons de nous ouvrir à la grâce qui pourrait nous faire revivre, nous ne demeurerons que de la poussière. Ce verset n’est pas un jugement, mais un constat. Il nous oblige à considérer la réalité de notre situation.

D’autre part, Dieu ne nous abandonne pas à cette situation. Il a envoyé son Fils pour nous libérer des puissances du mal et de la mort. Pourvu que nous accueillions son Esprit et que nous nous «convertissions», la poussière à laquelle nous réduit le péché peut être transformée en une bonne terre qui portera beaucoup de fruit.

Quelqu’un a dit : «L’être humain est une poussière appelée à la gloire!» Les deux formules de l’imposition des cendres, prises ensemble, nous rappellent à la fois notre état — qui peut être misérable — et notre destinée — qui peut être glorieuse. C’est pourquoi cette année j’alternerai entre les deux formules en imposant les cendres. Reconnaissons notre misère, mais croyons aussi à notre potentiel : avec l’Esprit de Dieu, nous aussi, nous pourrons ressusciter à une vie nouvelle!

 

II — Pas juste quarante jours

Il y a quelques années, je me suis entraîné pour un demi-marathon. Pendant six mois, je me suis adonné à une discipline intense qui impliquait un programme de course de plus en plus intense, une diète particulière et un horaire adapté. Enfin est arrivé le jour de course où j’ai vu mes efforts couronnés par un résultat honorable. J’en étais fier… et j’étais content de pouvoir relaxer dans les mois suivants à manger et à boire à volonté, en m’adonnant à la musique et à la lecture plutôt que de suer sur les rues de mon quartier.

J’ai souvent vécu le carême d’une façon semblable. Je considérais les quarante jours avant Pâques comme un temps d’entraînement spirituel et moral où je m’efforçais de vivre ma foi de façon plus intense. Je me consacrais plus régulièrement à la prière ou à la lecture de la Bible, je me rendais plus souvent à la messe, je m’abstenais de café ou de sucreries ou d’alcool. Dans ma tête, il s’agissait de me préparer à bien vivre les jours saints. Mais après Pâques, je retournais facilement à mon rythme normal et à mes vieilles habitudes.

Aujourd’hui, je reconnais la limite de cette perspective. Même si j’essayais de bien vivre mon carême, je ne voyais pas que Dieu désire une transformation à long terme de mon être, une guérison en profondeur de mes blessures, un renouvellement durable de ma façon de penser, de vivre et d’aimer. Pour revenir à mon exemple, il s’agit moins de s’entraîner pour une seule course que d’adopter un style de vie qui intègre l’exercice physique de façon permanente de sorte que toute ma santé s’en trouve améliorée pour le long terme.

Les psychologues disent que ça prend trois mois pour qu’une action répétée devienne une habitude. Trois mois, ça fait quatre-vingt-dix jours. Avez-vous déjà remarqué qu’entre le mercredi des Cendres et la Pentecôte, il y a précisément quatre-vingt-dix jours? Les quarante jours du carême et les cinquante jours du temps pascal s’ajoutent pour faire trois mois, justement le temps qu’il faut pour développer une nouvelle habitude, façonner une nouvelle façon d’être pour le long terme!

Cette année, je cherche un petit changement que je pourrai intégrer dans ma vie quotidienne et qui me permettra de m’ouvrir à l’Esprit du Christ pas juste pour quelques semaines, mais pour le reste de ma vie. Le carême et le Temps pascal me donnent l’occasion de me consacrer d’une façon plus intense à ce changement, dans l’espoir qu’il devienne permanent. Ainsi, je collabore à l’œuvre de Dieu qui cherche à me renouveler à l’image de son Fils, Jésus.

 

III — Un temps de renouveau communautaire

Recevoir les cendres est un geste profondément personnel. Lorsque je me présente au prêtre, que je penche ma tête et que j’entends son invitation à la conversion, que je sens les cendres tomber sur ma tête ou qu’une croix soit tracée sur mon front, quelque chose se passe dans mon cœur : je me sens impliqué dans un mystère qui me dépasse. Et si j’ai jeûné durant le jour comme me l’invite la discipline de l’Église, tout mon être — cœur, corps et esprit — semble engagé dans ce moment intensément spirituel.

Mais la réception des cendres est aussi un geste radicalement communautaire. Je ne les reçois pas seul, je participe à une action partagée avec mes frères et mes sœurs. Avec eux, avec elles, j’avance en procession vers l’autel pour être marqué; avec eux, avec elles, je retourne à ma place, quelque peu transformé, pour célébrer la mémoire de la Pâque du Christ; avec eux, avec elles, je m’engage pour les prochains mois à vivre le chemin de conversion que me propose la liturgie de l’Église.

Oui, le carême concerne la communauté chrétienne en tant que telle. Elle aussi est appelée à une transformation pour devenir de plus en plus un foyer de foi, d’espérance et d’amour en ce monde. La vocation de l’Église est d’être le sacrement du salut pour toute l’humanité, un signe vivant et tangible de l’Esprit qui agit au cœur d’elle. Malheureusement, à cause de nos limites, de nos faiblesses et de nos péchés, nos paroisses peinent à répondre à leur vocation. Nous ressemblons trop souvent à la communauté que saint Paul avait fondée à Corinthe où les rivalités et les disputes empêchaient de vivre l’unité dans l’amour du Christ.

Ayons donc à cœur de faire un examen de conscience communautaire, cherchons à grandir dans notre capacité de nous accueillir mutuellement, de nous écouter avec attention, de nous aider à marcher ensemble dans la fraternité et la solidarité. Ainsi deviendrons-nous un peu plus ce «puits du village» où toute personne qui a soif peut venir se désaltérer et repartir avec un chant de joie sur les lèvres et le cœur rempli d’espérance.

✝ Paul-André Durocher

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