Mgr Ébacher IV - Léon XIII, fondateur de la doctrine sociale de l’Église

 La sollicitude sociale de l’Église n'a certes pas commencé avec Léon XIII (voir texte no III). Néanmoins, venant se greffer sur une tradition pluriséculaire, son encyclique intitulée Rerum Novarum[1], publiée en 1891, marque un développement substantiel de l'enseignement de l’Église dans le domaine social et ouvre un nouveau chemin dans lequel l’Église marche encore aujourd’hui.

Au XIXe siècle, la révolution industrielle transformait radicalement les sociétés occidentales. La situation était tellement nouvelle que Léon XIII a senti en conscience qu’il fallait donner une réponse nouvelle aux « choses nouvelles » de son temps. Il ne suffisait plus de se limiter à des sujets doctrinaux, à des analyses théoriques. Le pape a compris qu’il fallait affronter explicitement les drames familiaux, sociaux, économiques du temps avec une approche inédite, une nouvelle méthode, un dialogue franc avec la modernité.

Aussi, voulant traiter de la condition des ouvriers de son temps, Léon XIII écrit-il dès les premières phrases de son encyclique Rerum Novarum : « Ce sujet, […] la conscience de Notre charge apostolique Nous fait un devoir de le traiter dans cette encyclique plus explicitement et avec plus d'ampleur, afin de mettre en évidence les principes d'une solution conforme à la vérité et à l'équité. » Reconnaissant les difficultés d’une telle entreprise, le pape ajoute : « Quoi qu'il en soit, Nous sommes persuadé, et tout le monde en convient, qu'il faut, par des mesures promptes et efficaces, venir en aide aux hommes des classes inférieures, attendu qu'ils sont pour la plupart dans une situation d'infortune et de misère imméritées. »

Et Léon XIII analyse les réalités économiques alors nouvelles, reconnaît les transformations dans l’industrie de l’époque et dans beaucoup d’autres domaines qui en découlent, propose des solutions concrètes et non seulement spirituelles et pastorales. C’est une manière moderne de penser la société, qui rompt avec une attitude plus défensive de l’Église par rapport au monde.

Ainsi, le pape prône un équilibre original entre capital et travail. Il refuse les excès des deux camps : du socialisme qui nie la propriété privée, du capitalisme qui exploite les travailleurs. Il propose une voie médiane fondée sur la justice, la solidarité. Il reconnait la légitimité des revendications ouvrières, soutient la création de syndicats catholiques, demande l’intervention de l’État pour protéger les plus faibles. Le pape revendique le rôle moral de l’Église et pose les principes fondamentaux à respecter pour développer une société juste dans ses diverses relations et composantes.

C’est un tournant majeur dans la façon habituelle d’intervenir des papes jusque-là. Léon XIII ne se contente pas de commenter la société, il propose une doctrine sociale structurée, cohérente, durable. Il définit des principes stables, comme : dignité du travailleur, droit à un salaire juste, droit de propriété privée, rôle de l’État, des associations et syndicats, subsidiarité, primauté de la famille, etc. Il articule ces principes et propose une lecture morale des réalités économiques modernes.

Rerum Novarum est un texte courageux et clairvoyant. Léon XIII y a analysé les « choses nouvelles » de son temps, développé un cadre unifié et une façon nouvelle de penser les questions sociales. Il propose un ensemble structuré de principes pour aider à y voir clair et trouver des solutions justes et bonnes. C’est bien le texte fondateur de la doctrine sociale de l’Église, son pilier durable. Encore aujourd’hui, il mérite d’être lu!

Depuis 1891, chaque pape a prolongé et actualisé cette doctrine. En voici l’énumération : Pie XI dans Quadragesimo Anno (1931); Jean XXIII dans Mater et Magistra (1961); Concile Vatican II dans Gaudium et spes (1965); Paul VI dans Populorum Progressio (1967); Jean-Paul II dans Laborem Exercens (1981) ainsi que dans Centesimus Annus (1991); Conseil Pontifical « Justice et Paix » dans le Compendium de la doctrine sociale de l’Église (2004); Benoît XVI dans Caritas in Veritate (2009); François dans Laudato Si’ (2015) ainsi que dans Fratelli Tutti (2020). Toutes ces encycliques et documents officiels se réfèrent explicitement à Rerum Novarum comme à leur boussole.

La doctrine sociale de l’Église, inaugurée par Rerum Novarum, est devenue un corps de doctrine cohérent, vivant et évolutif. Elle s’est enrichie au fil de ces encycliques et de bien d’autres discours pour répondre aux défis de chaque époque : industrialisation, mondialisation, écologie, migrations, paix, intelligence artificielle maintenant.

Léon XIV s’est positionné dans la continuité de cette tradition pluriséculaire en déclarant dans son premier discours au Collège Cardinalice que « le Pape Léon XIII, avec l'encyclique historique Rerum Novarum, a abordé la question sociale dans le contexte de la première grande révolution industrielle; et aujourd'hui, l'Église offre à tous son héritage de doctrine sociale pour répondre à une autre révolution industrielle et aux développements de l'intelligence artificielle, qui posent de nouveaux défis pour la défense de la dignité humaine, de la justice et du travail. »[2]

À ce jour, Léon XIV n’a pas publié d’encyclique sociale.

† Roger Ébacher

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