Mgr Ébacher III - La longue histoire de la sollicitude sociale en Église
Au XIXe siècle, le pape Léon XIII a provoqué, par sa substantielle lettre intitulée Rerum novarum, une attention plus intense et des développements doctrinaux importants au sujet du domaine social, en particulier celui de la famille et du travail. Mais la sollicitude sociale des chrétiens n'a pas débuté avec ce document. L'Église, depuis ses origines, ne s'est jamais désintéressée de la famille, de la société avec ses diverses composantes économiques, politiques, musicales, artistiques, philosophiques, théologiques, etc.
C’est là un fruit de Jésus, de sa vie et de ses enseignements.
Jésus naît parmi les petits et les pauvres. Durant plusieurs années, il doit gagner
sa vie et celle de sa mère par un travail sans doute souvent difficile,
peut-être parfois mal payé, et sujet au chômage. Il passe la grande partie de
sa vie en Galilée, région marquée de fortes inégalités sociales, des tensions culturelles
et politiques.
Les Évangiles nous le montrent portant une très grande
attention aux pauvres, aux exclus, aux malades, aux femmes, aux pécheurs
publics, aux Samaritains, aux lépreux, aux
étrangers. Bref, à tous ceux et celles que la société religieuse ou
politique d’alors marginalise. Jésus ne prêche pas seulement une morale
individuelle, mais appelle une transformation des relations humaines.
Le message social de Jésus a été accueilli et vécu dès les
premiers temps du christianisme : partage des biens, fonction des diacres,
accueil des pauvres et des étrangers, refus de l’infanticide, aide aux malades
et aux veuves, relations égalitaires entre les membres de la communauté, malgré
les différences sociales. Suivre Jésus signifiait adopter un mode de vie
socialement transformé et porter un témoignage interpelant le milieu
environnant.
Pour saint Paul, suivre Jésus signifie l'abolition des
frontières de statut, d’ethnie, de genre. Dans l’Église, les hiérarchies
sociales sont relativisées au profit de l’unité. C’est Paul qui a organisé la solidarité
chrétienne en lançant la collecte en faveur des pauvres de l’Église de Jérusalem.
Ceux qui ont beaucoup donnent pour que ceux qui ont peu aient suffisamment. Il
ne s’agit pas d’une aumône, mais d’une logique d’équilibrage des conditions de
vie. On pourrait multiplier les exemples avec Pierre, Jacques…
À partir de ce trésor évangélique déjà mis en valeur aux débuts
du christianisme, les grands Docteurs de l’Église (Basile de Césarée; Jean
Chrysostome; Ambroise de Milan…) ont développé ce qu’on peut appeler un discours
social. Les Évangiles dans la mémoire et dans le cœur, ils interpellent les
propriétaires, les fonctionnaires. Les biens des riches ne sont pas « à
eux seuls ». Les chrétiens doivent soutenir les pauvres : c’est une exigence
de justice. Les moines ont continué à scruter l’Évangile pour en faire jaillir
la lumière sur d’autres aspects, alors nouveaux, de la vie à leur époque :
culture de la terre, organisation du temps et de l’espace, lecture, écriture,
philosophie, arts, musique, écoles… Plus tard, Thomas d’Aquin, Bonaventure,
Bacon, Copernic, Galilée...[1] Dans son attention
permanente à l'homme dans la société, l'Église a ainsi accumulé un riche
patrimoine qui constitue une doctrine dans laquelle l'Église s'est peu à peu
reconnue.
C’est une partie importante de ce legs de l’Église au monde que
Léon XIII a assumée et structurée autour de grands principes afin de projeter
les lumières de l’Évangile sur les « réalités nouvelles » de son
temps (Rerum novarum, 15 mai 1891).
Léon XIV s’engage dans le même chemin en indiquant sa volonté de discerner les
appels de l’Esprit dans les « réalités nouvelles » de notre temps.
Voilà le défi que notre pape veut relever. Ne manquons pas
de prier pour que l’Esprit le soutienne et le guide!
† Roger Ébacher
[1] Voir, entre autres, Christophe Dickès, POUR L’ÉGLISE Ce que le monde lui doit. Perrin, octobre 2024, 270p.

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