Mgr Ébacher XXVI - La dignité du travail dans la transition numérique
La valeur du travail
Le travail est une exigence
inscrite dans la condition humaine, un chemin ordinaire vers la maturité, le
développement et l’épanouissement personnel. Mais les approches actuelles
de la technologie peuvent reléguer les travailleurs à des tâches rigides et
répétitives. La nécessité de suivre le rythme de la technologie peut éroder le
sentiment d’autonomie des travailleurs et étouffer les compétences innovantes
qu’ils sont appelés à apporter à leur travail. C’est précisément pour éviter
cette dérive qu’il faut concevoir des systèmes centrés sur la personne et non
seulement sur la performance.
Le problème du chômage
La recherche d’un profit plus élevé
ne peut justifier des choix qui sacrifient systématiquement l’emploi, car la
personne humaine est une fin et non un moyen, et l’ordre économique doit rester
soumis à sa dignité et au bien commun. La Doctrine sociale de l’Église insiste
sur le fait que l’accès au travail pour tous doit rester un objectif
prioritaire des politiques publiques et des processus économiques, un critère
d’évaluation de la qualité humaine d’un modèle de développement.
Une économie qui
valorise la dignité
« Le marché du travail est l’un des domaines où les
risques liés aux nouvelles technologies apparaissent le plus clairement. C’est
pourquoi il faut rappeler que la liberté économique n’est pas absolue. Elle
doit toujours être mesurée à l’aune du bien commun et de la dignité de chaque
personne. » (157) Une société juste exige un État présent et des
institutions civiles capables de dépasser la seule logique de l’efficacité, en
orientant explicitement les ressources, la créativité et les normes en faveur
des plus vulnérables.
« Concrètement, orienter l’économie vers la dignité
signifie adopter certains critères d’action stables, même à l’ère de l’IA. Tout
d’abord, la transparence et la responsabilité : lorsque les données et les
algorithmes influencent l’octroi de crédits, la sélection du personnel, l’accès
aux services ou aux opportunités, il est nécessaire que les décisions soient
compréhensibles, contestables et soumises à un contrôle, afin que la personne
ne soit pas réduite à un simple profil. En second lieu, l’inclusion et l’accès :
les bénéfices de l’innovation doivent s’accompagner d’investissements dans les
compétences, les infrastructures et les services essentiels, afin que la
technologie ne creuse pas davantage le fossé entre ceux qui ont et ceux qui
n’ont pas. Enfin, des mesures d’équité : la fiscalité, la protection
sociale et les politiques industrielles doivent corriger les déséquilibres
créés par la concentration de la richesse et du pouvoir. Ces critères ne sont
pas un frein à l’innovation : ils la rendent, en réalité, viable et
humaine. » (164)
Famille et jeunes :
conditions sociales de l’espérance
La famille est un bien social primordial, mais fragile.
L’impact dévastateur du chômage et de la précarité sur le tissu familial est
bien connu. À court terme, il peut sembler avantageux de réduire le coût du
travail. « Tandis que l’on célèbre les succès technologiques, la structure
sociale s’érode progressivement, comme sous l’effet d’un virus silencieux. »
(166)
Pour les jeunes, la précarité de l’emploi est
particulièrement dramatique. Car le travail est un domaine déterminant où se
forge l’identité, où se nouent des amitiés et des relations, où l’on apprend
des responsabilités concrètes et où l’on discerne sa vocation. Lorsque l’accès
à l’emploi est entravé par des taux de chômage élevés, des systèmes de
formation inadéquats ou des barrières structurelles, de nombreux jeunes voient
leur cheminement vers l’épanouissement humain et professionnel bloqué.
Soutenir les familles et les jeunes en cette période de
profondes transformations technologiques nécessite des choix urgents. « Il
faut des politiques de l’emploi qui favorisent la continuité et la qualité de
ce dernier, en luttant contre la précarité comme condition normale de vie et en
promouvant des parcours réalistes d’accès à l’emploi et d’évolution
professionnelle. Deuxièmement, il faut des mesures qui garantissent des rythmes
humains : sans équilibre entre travail, services et repos, la famille
s’affaiblit et les jeunes ont du mal à développer leur sens de la
responsabilité. De plus, il est essentiel d’investir dans une formation et une
reconversion accessibles, afin que la mobilité professionnelle exigée par
l’économie numérique ne devienne pas une sélection cruelle entre ceux qui
peuvent se former et ceux qui ne le peuvent pas. Enfin, il faut soutenir les
liens sociaux : des réseaux et des communautés éducatives qui accompagnent
les choix de vie et empêchent que l’incertitude ne génère solitude et dépendances.
Ainsi, la transformation technologique peut être traversée sans briser ce qui
rend une société féconde : la capacité de construire l’avenir. »
(169)
À suivre
† Roger Ébacher
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