Mgr Ébacher - Léon XIV et la beauté

Les papes qui ont donné un enseignement explicite sur la beauté sont peu nombreux. Pie XII a développé une théologie de la beauté liée à la glorification de Marie, corps et âme. Jean-Paul II affirme que la beauté est une voie vers Dieu. Benoît XVI insiste sur la beauté comme une dimension essentielle de la liturgie. Selon François, on ne peut pas éduquer sans conduire à la beauté.

Nombreuses sont les interventions où Léon XIV évoque la beauté. Il s’agit là d’un thème central dans son magistère[1]. Je commence par une longue citation de son discours en Espagne, à la fin d’un concert. « Dans ce magnifique pays, il est impossible de ne pas admirer cette empreinte de créativité qui traverse son histoire et façonne son identité. Une beauté visible dans ses villes, ses rues, ses monuments, dans les places, les jardins, ses universités, ses églises, dans la musique, la peinture, la danse et sa gastronomie. On y perçoit également l’âme des générations qui ont transformé le paysage et lui ont donné un visage singulier, et cela nous révèle à chaque instant l’intelligence et la volonté qui résident dans l’âme humaine.

Après avoir contemplé attentivement ces merveilles créées par les générations précédentes, une question surgit inévitablement et nous interpelle tous : quel héritage laissons-nous à l’avenir et, par conséquent, quel type de communauté construisons-nous? […] Le désir du bien, de la beauté et de la vérité est ancré dans l’ADN de l’humanité; et c’est à partir de cette aspiration profondément humaine et de notre expérience séculaire que l’Église propose des chemins vers une vie digne et le bien commun. […] Nous avons tous fait l’expérience de quelque chose de beau qui nous a transformés intérieurement : une chanson, un poème, une église silencieuse, une voix, un regard, voire un match de basketball vécu entre amis.

Il n’est donc pas étonnant que la proclamation de la Bonne Nouvelle et la conscience de notre fraternité s’expriment sous la forme d’une saeta pendant la Semaine Sainte, de poésie mystique, de maîtrise littéraire chez des auteurs tels que Lope de Vega, sainte Thérèse d’Avila ou saint Jean de la Croix, Calderón de la Barca, ou dans la prose sereine de saint Thomas d’Aquin, dont nous avons hérité les beaux hymnes du Corpus Christi, que nous célébrons aujourd’hui. Tout cela montre le lien entre le matériel et le spirituel qui constitue notre existence. »[2]

Je passe maintenant aux paroles de Léon XIV à la fin d’un concert à Castel Gandolfo. « Nous vivons aujourd’hui dans un monde où la beauté fait souvent défaut : tant de problèmes, de guerres, de conflits, de haine, de violence, de manque de travail et tant d’autres choses. Avoir l’opportunité de se rassembler pour une occasion comme celle-ci est vraiment un grand cadeau, car cela nous rappelle qu’il y a mieux et que l’homme et la femme, quand nous le souhaitons, tous ensemble, peuvent offrir de la beauté, ce qui, du fond du cœur, nous aide à nous élever vers Dieu. […] Levez nos yeux, notre regard, vers le Ciel. La musique, l’art, la beauté sont véritablement des outils qui nous aident à regarder vers Dieu, avec un mouvement qui est véritablement l’un des meilleurs aspects de l’être humain. » [3]

Je cite maintenant les paroles du pape lors d’une rencontre de prière et de fraternité. « Chers jeunes amis, lorsque vous chantiez, avez-vous remarqué comment la musique nous a tous conduits à faire l’expérience de quelque chose de nouveau, quelque chose qui était plus grand que ce que chacun de nous aurait pu créer tout seul? Telle est l’expérience de la beauté. Elle nous ouvre un nouvel horizon et réveille en nous le désir de le rencontrer. Lorsque nous nous dirigeons vers cet horizon, nous découvrons non seulement quelque chose, mais quelqu’un. Nous rencontrons Dieu, notre Créateur. Tout comme nous pouvons suivre un ruisseau jusqu’à sa source, la beauté de la musique nous invite à rencontrer celui qui est la Beauté même. »[4]

Lors de sa visite pastorale à Acerra, région lourdement touchée par la pollution et les déchets toxiques, le pape a évoqué la sauvegarde de la création : « Dieu avait placé l’homme et la femme dans un jardin, pour qu’ils le cultivent et le gardent. Tout était vie, beauté, fertilité. […] Cette terre aussi, autrefois, était appelée Campania felix, parce qu’elle était capable d’émerveiller par sa fertilité, ses produits et sa culture, comme un hymne à la vie. »[5] Et le pape appelle à la vigilance et à l’action pour défendre cette beauté voulue par le Créateur[6]. Il précise : « Plus une beauté est fragile, plus elle exige de soin et de responsabilité ».

Dans un discours au monde du cinéma[7], le pape affirmait : « Notre époque a besoin de témoins d'espérance, de beauté et de vérité : par votre œuvre artistique, vous pouvez les incarner. […] Sans doute devrions-nous écouter à nouveau les paroles d’un pionner du septième art, le grand David W. Griffith. Il disait : “What the modern movie lacks is beauty, the beauty of the moving wind in the trees” (Ce qui manque au cinéma moderne, c’est la beauté, la beauté du vent qui bouge dans les arbres). Comment ne pas penser, en écoutant Griffith parler du vent dans les arbres, à ce passage de l’Évangile de Jean : “Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit” (3, 8). Chers maîtres anciens et nouveaux, faites du cinéma un art de l’Esprit. Notre époque a besoin de témoins d’espérance, de beauté, de vérité : à travers votre travail artistique, vous pouvez les incarner. »

Je retiens aussi les salutations papales aux pèlerins jubilaires des diocèses de l’Ombrie. « Saint Paul VI disait : “Ce monde dans lequel nous vivons a besoin de beauté pour ne pas sombrer dans le désespoir”, et il ajoutait : “La beauté […] est ce fruit précieux qui résiste à l’usure du temps, qui unit les générations et leur permet de communiquer dans l’admiration”. Vous êtes entourés de cette beauté, sous de nombreux aspects : appréciez-la, aimez-la, laissez-la vous parler de Dieu, et devenez à votre tour ses messagers. » [8]

S'adressant aux jeunes rassemblés pour les célébrations de leur Jubilé, le pape a invoqué la beauté comme la principale force d'attraction vers le Christ. Il a cité Jean-Paul II, rappelant aux jeunes que c'est Jésus qu'ils cherchent lorsqu'ils aspirent au bonheur : « c'est lui, la beauté qui vous attire tellement »[9].

Dans l’audience générale du 3 mai 2026, Léon XIV enseigne : « Nous avons besoin de nous laisser éduquer par les rites de la liturgie, en soignant avec délicatesse et sans arbitraire la beauté de nos célébrations et en nous engageant dans une authentique mystagogie.[10] »

Dans son message pour la 60e Journée mondiale de prières pour les vocations[11], le pape nous donne un enseignement fondamental sur la beauté. « Parcourons donc ensemble le chemin d’une vie vraiment belle, que le Pasteur nous indique! Le chemin de la beauté. Dans l’Évangile de Jean, Jésus se définit littéralement comme le “beau berger” (ὁ ποιμὴν ὁ καλός) (Jn 10, 11). Cette expression désigne un berger parfait, authentique, exemplaire, car il est prêt à donner sa vie pour ses brebis, manifestant ainsi l’amour de Dieu. C’est le Pasteur qui fascine : ceux qui le regardent découvrent que la vie est vraiment belle si on le suit. Pour connaître cette beauté, les yeux du corps ou les critères esthétiques ne suffisent pas : il faut la contemplation et l’intériorité. Seulement celui qui s’arrête, écoute, prie et accueille son regard, peut dire avec confiance : “Je lui fais confiance, avec Lui la vie peut être vraiment belle, je veux parcourir le chemin de cette beauté”. Et le plus extraordinaire, c’est qu’en devenant ses disciples, nous devenons à notre tour “beaux” : sa beauté nous transfigure. Comme l’écrit le théologien Pavel Florenskij, l’ascèse ne crée pas l’homme “bon”, mais l’homme “beau”. En effet, outre la bonté, ce qui distingue les saints, c’est la beauté spirituelle lumineuse qui rayonne de ceux qui vivent en Christ. Ainsi, la vocation chrétienne se révèle dans toute sa profondeur : participer à sa vie, partager sa mission, rayonner de sa propre beauté. »

Même au cœur de l’exhortation apostolique qui porte sur le service et l'amour envers les pauvres, le pape fait référence à la beauté dans le cadre de la formation. Il y rappelle que « l'éducation chrétienne ne forme pas seulement des professionnels, mais des personnes ouvertes au bien, à la beauté et à la vérité »[12].

Et quel magnifique enseignement dans son homélie du 15 août 2026[13]! « Si nous voulons vraiment découvrir et cultiver la beauté divine qui nous enveloppe et pour laquelle nous sommes faits, et la diffuser autour de nous, nous devons apprendre à la lire dans le visage tendre d’un enfant comme dans les rides d’une personne âgée, dans la vivacité d’un jeune comme dans le calme d’un adulte, dans les parures de fête comme dans les vêtements et les outils de travail. Nous devons écouter les histoires d’amour uniques que chacune de ces réalités nous raconte, en y reconnaissant de petits éclats de ciel. C’est l’amour qui est le plus bel ornement de l’homme : l’amour qui transfigure, transforme, ennoblit, élève; qui rend léger, libre, proche de Dieu, même à travers les aléas de la vie. »

Je retiens enfin l’affirmation du pape au sujet du Concile Vatican II qu’il s’apprête à relire : « C’est une précieuse occasion de redécouvrir la beauté et l’importance de cet événement ecclésial.[14] »

Selon Léon XIV, la beauté et l’art ne sont pas un simple agrément esthétique, mais une nécessité spirituelle et sociale. La beauté possède un pouvoir unificateur fondamental : elle offre une occasion de se rassembler et de communier ensemble. La musique, l'art et la beauté sont des outils privilégiés pour orienter le regard vers le divin. Plonger dans la beauté, c'est se plonger « dans ce que Dieu a voulu la Création ». Léon XIV confie une véritable responsabilité morale et spirituelle aux créateurs artistiques. Notre époque a un besoin urgent de « témoins d'espérance, de beauté et de vérité ».

Belle occasion de vérifier notre sensibilité à la beauté des corps, des visages,  des cœurs, des paysages, en somme des personnes et des communautés dont nous faisons partie. Quelle est la beauté de mon environnement? Et de ma propre vie? Et est-ce que je suis sensible à la beauté de l’Évangile? Quelle beauté de Jésus me touche au cœur?

† Roger Ébacher



[1][1] Disciple de saint Augustin qui écrivit dans ses Confessions : « Je t’ai aimée bien tard, Beauté si ancienne et si nouvelle, je t’ai aimée bien tard! Mais voilà : tu étais au-dedans de moi quand j’étais au-dehors, et c’est dehors que je te cherchais; dans ma laideur, je me précipitais sur la grâce de tes créatures…. » Dès sa première réunion avec tous les cardinaux. Léon XIV leur parle de la beauté de la communauté chrétienne : Discours du Saint-Père au Collège Cardinalice (10 mai 2025)

[14] Audience générale du 7 janvier 2026. Catéchèse. Le Concile Vatican II à travers ses documents. Catéchèse introductive 

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