Dénuement et dénouement (par Rodhain Kasuba, v.g.)

 Dans La Généalogie de la morale, Nietzsche voit dans le message de Jésus une « morale des faibles ». Il lui reproche notamment de valoriser le pardon, l’humilité, le sacrifice, la douceur et l’amour des ennemis, et d’avoir ainsi renversé les valeurs traditionnelles de force, de puissance et d’affirmation de soi.

La lecture évangélique de ce 6 septembre (22e dimanche du temps ordinaire - Année A) pourrait, à première vue, sembler lui donner raison. Pourtant, Jésus ne nous propose nullement un chemin de facilité, mais une aventure à la fois vitale et exigeante : celle du pardon. 

Dénuement et dénouement

Nous voici parvenus au 18ᵉ chapitre de l’Évangile selon Matthieu. Jésus y aborde l’un des thèmes qui doit donner à la communauté chrétienne son visage propre : la place et l’importance du pardon. Son enseignement est toujours orienté vers le Royaume, cette manière nouvelle de vivre et de nous situer devant Dieu, à la lumière de sa parole et de ses gestes à nuls autres pareils. Il y a quelques dimanches, il nous mettait en garde contre la tentation de nous substituer au jugement de Dieu, en prétendant arracher l’ivraie au milieu du bon grain. Aujourd’hui, il nous invite à franchir un pas de plus. Il nous apprend à vivre les uns avec les autres lorsque la faute, la blessure ou le conflit viennent troubler la communion.

À la suite de ma méditation sur la Parole de ce dimanche, une parabole bien connue m’est revenue à l’esprit…

Il était une fois…

Deux voisins de rue. Ils habitaient l’un à côté de l’autre, mais entre eux, il n’y avait guère de voisinage. Ils étaient en froid, et même plus que cela : ils se détestaient. Chacun avait appris à vivre avec la présence de l’autre, en essayant simplement de ne pas avoir affaire à lui. Un matin cependant, sans aucune raison apparente, l’un des deux se mit à garrocher des tomates gâtées par-dessus le mur, dans la cour de son voisin. Il en lança le matin, puis encore à midi, puis le soir. Furieux, celui qui reçut la pluie de tomates, pensa d’abord à les ramasser et à les relancer de l’autre côté du mur. Mais, c’était le printemps…Il respira profondément. Plutôt que de retourner les tomates à celui qui les avait lancées, il les ramassa, aménagea un petit jardin de fortune et les mit en terre. Les semaines passèrent, puis les mois. Le soleil généreux de juin fit son travail, la pluie fertilisante de juillet aussi, et la terre accomplit le sien. Les premières pousses commencèrent timidement à percer la terre. Bientôt, les plants prirent de la vigueur, fleurirent et finirent par porter des fruits. Arriva le mois d’août et, comme chaque année, le quartier organisa une grande fête champêtre. Chacun apporta quelque chose à partager. Et voilà que ce voisin, arriva avec de magnifiques tomates rouges fraîchement cueillies, bien mûres, juteuses et savoureuses. Tout le monde en goûta. On se régala. Une question revenait toutefois sur toutes les lèvres… Personne n’avait jamais connu cet homme pour ses talents de jardinier. Intrigués par l’abondance de tomates, ses voisins ne purent s’empêcher de lui demander : « Mais depuis quand cultives-tu des tomates ? On ne t’avait jamais vu en planter ! » Alors il sourit et raconta son histoire : « En fait, ces tomates viennent de mon voisin, que voici. C’est lui qui me les lançait par-dessus le mur, dans sa colère. J’aurais pu les lui retourner. Mais j’ai choisi de les mettre en terre. Et aujourd’hui, je suis heureux que ce qui était lancé pour me nuire soit devenu quelque chose qui fait la joie de tous, y compris de mon voisin. »

À nous de choisir

Il y a parfois des choses que nous recevons des autres et que nous ne pouvons pas empêcher : une parole blessante, une injustice, une offense… Nous ne choisissons pas toujours ce que les autres déposent dans notre vie. Ce qui est vrai d’une personne l’est également d’une communauté. Mais nous pouvons choisir ce que nous allons en faire. Nous pouvons rendre le mal pour le mal. Nous pouvons renvoyer la tomate de l’autre côté du mur. Si nous répondons à la colère par la colère, à la blessure par la blessure, à la violence par la violence, très vite, le cycle du mal se poursuivra et deviendra vicieux. Le mal et la vengeance conduisent inévitablement au dénuement : ils l’appauvrissent la vie d’une communauté, la divisent et fragilisent les liens qui unissent ses membres. Le pardon, au contraire, ouvre un chemin de dénouement : il permet de défaire les noeuds de la violence, de restaurer les liens et de retrouver un chemin de communion.

Chemin exigeant, jamais achevé…

C’est précisément ce que Jésus nous propose dans la lecture évangélique. Lorsqu’une soeur ou un frère a commis une faute contre nous, il ne nous dit pas de l’humilier ou de lui rendre le mal qu’il nous a fait. Il nous invite au contraire à aller vers lui, vers elle (d’abord seul, puis à deux, et enfin comme Église), pour lui parler en vérité. Le but n’est pas d’avoir raison contre l’autre, mais de « gagner son frère, sa soeur ». Avouons qu’une telle démarche n’est pas facile. En effet, Jésus ne nous propose pas un chemin de facilité (une morale des faibles), mais une démarche ardue et qui peut s’avérer longue. Toutefois, il ne nous encourage pas à excuser le mal ni à faire comme s’il n’avait pas existé. Pardonner, ce n’est pas dire à l’autre : « Ce que tu as fait n’est pas grave. » Pardonner, ce n’est pas appeler le mal « bien », ni fermer les yeux sur ce qui a été commis. Ce n’est pas non plus accepter de continuer à subir la violence ou l’injustice. Le pardon chrétien ne supprime pas la vérité. Au contraire, il commence par elle. Jésus nous montre qu’il faut nommer le mal (« va lui faire des reproches ») pour pouvoir véritablement pardonner. D’ailleurs, lorsque Jésus, arrêté, reçut une gifle injuste, il ne répondit pas au mal par le mal. Il dénonça vivement l’injustice du geste : « Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal ; mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? » (Jean 18,23). Sa démarche vise clairement à briser le cercle de la violence au sein de la communauté. Elle nous rappelle surtout que, même lorsqu’une relation est profondément blessée, l’autre demeure un frère, une soeur à retrouver. À la vengeance, Jésus propose donc de préférer la semence. Ainsi, au nom de l’amour fraternel (la seule dette véritable), nous exhorte-t-il à veiller les uns sur les autres, à la manière du guetteur, afin que nul ne se perde.

Il y a quelques dimanches, Jésus remettait les clés du Royaume à Pierre. Aujourd’hui, il élargit cette responsabilité. Ce qu’il avait confié à Pierre, il le confie désormais à toute la communauté. Et quelles sont ces clés ? Ce sont notamment celles qui permettent de délier plutôt que d’enchaîner, de libérer plutôt que de condamner, de rétablir la relation plutôt que de laisser la rupture s’installer. Vivre selon la parole de Jésus et selon la logique du Royaume, c’est grand, c’est vital, mais c’est aussi ce qu’il y a de plus exigeant parce que cela nous rend parfois vulnérables. C’est une aventure exigeante, jamais achevée, toujours à construire.

Rodhain kasuba, Gatineau 5 septembre 2026

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