Mgr Ébacher XXXII - Quo vadis humanitas? Le défi posé par l’intelligence artificielle
Quo vadis humanitas?[1] Le défi posé par l’intelligence artificielle
Ce document veut offrir une parole d’espérance, une
orientation inspirée par l’Évangile pour éclairer l’avenir de l’humanité. « En
résumé, l’enjeu est la question de l’identité humaine, individuelle et
collective, dans un monde en développement, à la lumière de la vocation dans le
Christ. » (19)
L’accélération déclenchée par les découvertes scientifiques
et technologiques « exige de vérifier le sens et la direction de ce
“développement” […] surtout en ce qui concerne l’exigence d’une amélioration de
l’humain, jusqu’à la recherche d’un “surhomme”. Il faut se demander si ce rêve
d’un passage vers une phase supra-humaine ne conduira pas plutôt à une
condition “inhumaine”. […] Quelle profonde distance entre le rêve de
“devenir comme des dieux” (cf. Gn 3, 4) d’un certain transhumanisme ou
posthumanisme et le don de la “divinisation” comprise comme participation à la
vie divine dans l’humanité transfigurée des enfants de Dieu dans le Christ! »
(23-24)
Le discernement du
Magistère sur le développement et la technologie
« L’humanité se trouve à un carrefour face à l’immense
potentiel généré par la révolution numérique guidée par l’intelligence
artificielle. [...] La technologie numérique n’est plus seulement un outil,
mais elle constitue un véritable environnement de vie, avec sa propre façon de
structurer les activités humaines et les relations. L’ère numérique inaugure un
nouvel horizon de sens dans lequel nous pensons et communiquons. » (31-33)
Le document de la Commission théologique internationale
examine certaines implications de l’ère numérique sur la base des quatre
relations fondamentales dans lesquelles s’exprime la personne humaine :
avec l’environnement, avec les autres, avec soi-même et avec Dieu.
1-
La
relation avec l’environnement naturel dans le monde numérique
« La relation avec l’environnement est modifiée par la
réalité synthétique ou artificielle, qui imprègne tous les domaines de la vie,
de l’alimentation (conservation des aliments, organismes génétiquement
modifiés) à l’habitat (urbanisation), en passant par les transformations du
corps (biotechnologies). L’expansion du monde artificiel, avec des matériaux
qui n’existent pas dans la nature comme le plastique, l’acier, le béton, rend
plus fluide et indéterminée la relation avec la nature et ses lois. […] L’artificiel
relativise ce qui est “naturel” en tant que référence normative pour l’action
humaine, provoquant, dans de vastes régions de la terre, en particulier dans le
Sud, des phénomènes d’appauvrissement de l’environnement naturel pillé et des
situations d’appauvrissement de l’existence de populations entières, créant
ainsi des situations de grande injustice sociale. » (34)
2-
La
relation avec les autres dans le monde numérique
La relation avec les autres a été révolutionnée à l’ère
numérique par les transformations radicales de la communication qui « ont
atteint des niveaux d’universalité, d’immédiateté et d’implication sans
précédent, renforçant la conscience diffuse d’appartenir à une seule grande
famille humaine. Mais souvent, […] cette immense masse de données, dans
laquelle nous sommes immergés, toujours révisable et donc fluide, intensifie la
perception de la complexité du réel, générant des phénomènes d’anxiété,
d’insécurité et de peur. » (35)
« Dans de nombreux milieux de l’infosphère, on perçoit
une insistance à se faire reconnaître, en partageant en permanence sur le
réseau des pensées et des émotions, qui doivent être “reconnues par les autres”.
Même si le besoin humain de reconnaissance est légitime, ce phénomène excessif
est un symptôme d’incertitude identitaire. L’identité est plus faible,
précisément parce qu’elle doit être “inventée”. […] Elle invoque la
reconnaissance, mais doit la négocier, l’attirer, la conquérir, même en criant
ou en déformant la réalité. Aujourd’hui, le moi se débat dans l’espoir d’être
reconnu par quelqu’un, mais il le fait souvent en affirmant ses droits
individuels contre l’autre, en défiant l’autre. Cela augmente les conflits
sociaux, qui deviennent souvent des conflits identitaires. » (43)
« Le monde de l’enfance et de la jeunesse constitue un
domaine social délicat et symptomatique des implications éthiques et
culturelles possibles des médias sociaux. […] Du côté positif, ces moyens
offrent de nouvelles possibilités de dialogue, sont souvent une source
d’information indépendante, qui protège les personnes les plus vulnérables et
dénonce les violations des droits humains. » Mais « le monde
numérique est aussi un espace de solitude, de manipulation, d’exploitation et
de violence. [...] De nouvelles formes de violence se diffusent à travers les
social media, comme le cyber-bizutage ; le web est aussi un canal de diffusion
de la pornographie et d’exploitation des personnes à des fins sexuelles ou par
le biais des jeux de hasard. » (44)
Les nouvelles formes de communication sociale ont un impact
important sur le débat politique. D’un côté, elles permettent d’expérimenter
des modes de démocratie directe, dans lesquels chaque citoyen peut exprimer et
faire connaître son opinion. De l’autre côté, elles peuvent générer de fortes
polarisations entre des groupes qui pensent différemment et s’affrontent de
manière conflictuelle et violente, se considérant comme des ennemis uniquement
parce qu’ils pensent différemment. « L’échange social lui-même subit une
“tribalisation” qui fragmente la société en groupes d’opinion homologués par
les “likes” […] La prolifération des fake news est l’expression d’une culture
qui a perdu le sens de la vérité et qui soumet les faits à ses intérêts
particuliers. » (45)
3- La compréhension de soi dans le monde numérique : conscience et
corporéité
« Le plus grand danger est de réduire l’horizon de la
connaissance humaine, en la limitant aux formes de savoir qui correspondent à
ce que l’IA peut élaborer, avec un fort impact sur l’environnement éducatif
(dans les écoles et les universités). Les questions de sens et les questions
éthiques, mais aussi les questions philosophiques (ontologiques) et
théologiques peuvent être exclues comme non pertinentes. » (46)
« Avec le développement des biotechnologies, des
neurosciences et du séquençage de l’ADN, associés aux progrès de la
pharmacologie et de la robotique (cyborgs), la perception du corps et de sa
signification évolue également. Il faut apprécier les gains évidents pour la
santé et le bien-être de nombreuses couches de la population : les
campagnes de prévention, les diagnostics précoces, le calcul des risques de
diverses thérapies ou des effets secondaires des médicaments sur l’organisme
ont considérablement amélioré les possibilités d’intervention de la médecine et
donc la santé publique. Mais on ne peut ignorer les tendances qui réduisent le
corps à un matériau biologique à renforcer, transformer, remodeler à volonté,
dans le rêve d’atteindre des conditions d’existence capables d’éviter la
douleur, le vieillissement et la mort. » (47)
4- La relation avec Dieu dans le monde numérique
« Les technologies numériques offrent de nombreuses
possibilités aux religions qui mobilisent les ressources de la communication
numérique au service de leur mission. Le réseau est aujourd’hui un “lieu” où
l’on peut trouver de nombreuses propositions positives de vie religieuse et de
vie chrétienne, qui facilitent la connaissance et l’information d’une manière
inimaginable il y a peu. […] D’autre part, il existe un risque qu’une grande
variété de religions numériques envahissent le réseau comme un gigantesque
“marché religieux”, offrant un choix à la carte en fonction des intérêts
individuels. Il s’agit d’offres religieuses sans liens réels ni appartenance
communautaire, plus proches des goûts émotionnels des individus que d’une
expérience partagée. […] Les fidèles de diverses religions et les chercheurs
spirituels accordent souvent une confiance aveugle aux moteurs de recherche en
ligne, rendant superflues les médiations humaines du sacré, remplacées par le
numérique. Les cas extrêmes vont jusqu’aux demandes de bénédictions et
d’exorcismes virtuels, au spiritisme numérique. […] Cette confiance dans un
monde gouverné par les machines, qui facilite non seulement la mise à
disposition des ressources religieuses, mais aussi la réception directe de
propositions de sens de la vie et d’accès au divin par la technologie
numérique, n’est pas loin de la logique transhumaniste et posthumaniste :
la religion numérique se présente comme si elle avait même le pouvoir de créer
un “Dieu à son image et à sa ressemblance” à proposer à une humanité qui place
une confiance totale dans la technologie. Le “Dieu vivant” peut être remplacé
par un “Dieu virtuel” qui prétend “sauver” l’humanité sur la base de
performances technologiques mises à la disposition des aspirations spirituelles
de l’être humain. » (48-49)
« En résumé, ces transformations influent sur la
relation avec le Mystère de l’origine et de la fin ultime de la vie humaine.
Lorsque l’être humain réduit la nature créée (personne, cosmos) à une matière à
transformer, il ne manifeste plus la gloire du Créateur, mais se substitue à
Lui. Il en va de même lorsque la tâche de donner un sens à l’existence et
d’indiquer la fin ultime s’identifie à la mise en œuvre des potentialités
technologiques. Dans ce contexte, les traditions religieuses et spirituelles ont
encore quelque chose d’essentiel et d’indispensable à apporter en ce qui
concerne la sagesse de vivre en relation avec Dieu. » (50)[2]
Le document, dont une brève partie fut ici résumée, affirme
que, face aux bouleversements technologiques qui transforment la relation de
l’être humain à la nature, aux autres, à lui-même et à Dieu, l’Église propose
un discernement critique et une vision positive de la personne comme vocation
reçue, afin de résister aux dérives transhumanistes et posthumanistes qui
prétendent redéfinir ou dépasser l’humain.
La conclusion du document de la Commission théologique
internationale affirme que la vraie humanisation ne vient pas de la technologie
ni de l’auto-construction de soi, mais du don de Dieu qui élève l’être humain
et l’appelle à la communion. Elle présente Marie comme la figure pleinement
humaine, modèle d’une liberté qui accueille ce don et s’ouvre à la relation.
Enfin, elle rappelle que le chemin vers une humanité authentique passe par
l’attention aux pauvres, qui révèlent les limites des visions technocratiques
et recentrent l’anthropologie sur la dignité de chaque personne.
Lectrice, lecteur,
j’espère ne pas vous avoir découragé! Ce très lourd, mais pourtant trop bref
résumé ouvre sur un « nouveau monde » qui est maintenant le nôtre et
dont il est important de percevoir les étonnantes richesses et les terrible
risques pour la dignité humaine et pour notre relation à Dieu, aux autres, en
particulier aux pauvres, et à toute la création.
Je vous invite à aller consulter le texte même de la
Commission théologique internationale (qui contient 164 paragraphes, donc
beaucoup plus que ce que j’ai tenté de résumer ici!) sur les points qu’il
traite et qui vous rejoignent particulièrement.
Évaluation générale
: ce texte est très long et difficile, mais d’une grande richesse. Il est
globalement perçu par les théologiens, évêques, autres lecteurs et lectrices,
comme solide, équilibré, théologiquement cohérent, utile pour la formation et
le discernement, mais parfois trop général, et pas assez contextualisé pour les
réalités non occidentales. Il est une grande contribution à l’anthropologie
chrétienne contemporaine, mais pas un texte révolutionnaire. Il mérite une
attention particulière de la part des personnes chargées de la formation des
futurs prêtres ou d’équipes d'agentes et d’agents de pastorale. Ces personnes
sont particulièrement confrontées aux
défis du numérique, de la bioéthique, de la crise écologique. Il peut être
aussi précieux comme référence pour les débats éthiques contemporains.
† Roger Ébacher
[1]
Quo
vadis, humanitas? Réfléchir à l’anthropologie chrétienne face à certains
scénarios sur l’avenir de l’humanité (2026)
[2]
J’ai arrêté trop vite mon commentaire! Il faudrait continuer à lire, des
paragraphes 51 à 62. Ils sont très importants car ils formulent un jugement
critique essentiel sur toutes ces tendances reliées à l’IA qui prétendent
transformer ou dépasser l’humain (transhumanisme et posthumanisme). On y donne
des exemples simples mais lumineux. Beaux textes.
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