Mgr Ébacher XXVIII - Magnifica Humanitas - La culture du pouvoir et la civilisation de l’amour

 Guerre, armes et IA

Léon XIV réaffirme fermement le dépassement de la théorie de la « guerre juste ». « La magnifique humanité dispose d’outils bien plus efficaces et capables de promouvoir la vie humaine pour faire face aux conflits, tels que le dialogue, la diplomatie, le pardon. » (192)

Le développement et l’utilisation de l’IA dans le domaine militaire doivent être soumis aux contraintes éthiques les plus rigoureuses, dans le respect de la dignité humaine et du caractère sacré de la vie, en évitant une course aux armements. « Il n’est donc pas acceptable de confier à des systèmes artificiels des décisions mortelles ou, en tout cas, irréversibles. Il n’existe aucun algorithme capable de rendre la guerre moralement acceptable. » (198)

« Il faut définir des critères précis de discernement. Le premier concerne la responsabilité personnelle. Lorsque la décision de frapper devient automatique ou opaque, le risque de déresponsabilisation augmente. C’est pourquoi la chaîne des responsabilités doit rester identifiable et vérifiable : ceux qui planifient, forment, autorisent et utilisent doivent pouvoir rendre compte de leurs choix. Le deuxième critère concerne le délai du jugement moral. L’IA tend à raccourcir les délais de décision; mais, en temps de guerre, les décisions irréversibles ne peuvent avoir pour critères suprêmes la rapidité et l’efficacité. Le troisième critère est l’identification et la protection des civils. Toute technologie qui facilite le fait de frapper sans voir le visage de l’autre abaisse le seuil moral du conflit. La sélection des cibles et l’usage de la force ne peuvent confondre combattants et non-combattants, ni ignorer l’impact sur les populations sans défense. » (199)

Nous vivons une époque de grande cécité spirituelle et culturelle. La logique de l’équilibre armé et de la dissuasion semble revenir pour s’imposer. Mais derrière tout cela se cache « une conviction culturelle et anthropologique, comme si la guerre faisait inévitablement partie de la nature humaine. »(205)

Construire la civilisation de l’amour

À côté de cette dérive qu’est la culture de la guerre, « une grande partie de l’humanité cherche à rester humaine et à s’employer à construire la cité de la paix et de la coexistence. » (185)

Chacun dispose d’un propre champ d’action, et c’est là qu’il est appelé à choisir entre alimenter la logique de la force (ne serait-ce qu’avec indifférence, cynisme, mensonge, haine), ou conserver la logique de la paix (avec vérité, sobriété, proximité, attention). La civilisation de l’amour naît d’une somme de petites et tenaces fidélités faisant barrage à la déshumanisation. Et Léon XIV propose cinq pistes de responsabilité quotidienne et publique : désarmer les mots, construire la paix dans la justice, adopter le regard des victimes, cultiver un sain réalisme, relancer le dialogue.

Désarmer les mots

La première contribution que nous pouvons apporter à une civilisation plus humaine est de prêter attention à nos paroles. « Désarmons les mots et nous contribuerons à désarmer la Terre […] La paix commence par chacun de nous : par la manière dont nous regardons les autres, dont nous les écoutons, dont nous parlons d’eux; et, en ce sens, la manière dont nous communiquons est d’une importance fondamentale : nous devons dire “non” à la guerre des mots et des images, nous devons rejeter le paradigme de la guerre. Nous devons donc tous faire un examen de conscience sur les mots que nous utilisons, sur les préjugés dont ils sont chargés et sur l’agressivité, ouverte ou latente, qui les habite. » (214)

Construire la paix dans la justice

Tous, à quelque niveau que ce soit, nous pouvons contribuer au fondement de la paix, qui est la justice. Nous ne recherchons pas n’importe quelle paix, une absence de conflit à tout prix, mais cette paix véritable qui naît de la justice. Saint Augustin écrit : « Veux-tu donc arriver à la paix? Fais les œuvres de la justice! » Ne nous lassons pas de chercher la justice! (215)

Adopter le regard des victimes

« Nous devons “toucher l’humanité” de ceux qui souffrent : regarder les visages, écouter les histoires et reconnaître les blessures. […] Donner une place, dans l’information et dans l’éducation, au regard et à la voix des victimes aide à prendre véritablement conscience de l’abîme du mal que recèle la guerre et, plus généralement, toute forme de violence. » (217)

Cultiver un sain réalisme

« Le réalisme authentique ne renonce pas à changer le monde. Il commence par voir clairement les intérêts, les peurs, les entraves et les rapports de force, précisément pour évaluer ce qu’il est possible d’obtenir et par quelles étapes. Il ne réduit pas la politique à la morale, mais ne la livre pas non plus à la violence. Il cherche des voies praticables pour que la paix soit plus qu’un mot, c’est-à-dire des institutions crédibles, des garanties vérifiables, des négociations patientes, une prévention des conflits et la protection des civils. » (218)

Relancer le dialogue

Pour bâtir la civilisation de l’amour, nous devons pratiquer le dialogue. Il est le principal instrument de la cohabitation entre les personnes et entre les peuples, et une alternative au conflit ouvert. Le dialogue fait partie intégrante de la vie humaine. Il s’agit d’acquérir une attitude permettant de tisser des liens de fraternité fondés sur l’écoute, des regards sincères, du temps donné, voire même du temps perdu ensemble. Car il devient beaucoup plus difficile ne serait-ce que d’imaginer la guerre si nous faisons l’expérience d’une rencontre authentique avec l’autre, celui qui est différent, l’étranger, le migrant.

Sur le plan politique, il est urgent de passer de la « culture de la puissance » à une véritable « culture de la négociation » dans laquelle le dialogue et les relations diplomatiques deviennent une voie habituelle pour gérer les conflits. La conscience d’un destin commun des peuples exige que la « culture de la négociation » devienne de plus en plus un engagement partagé, politique et culturel, capable d’éloigner progressivement l’humanité de la spirale de la violence.

En rejetant la logique de la violence, le dialogue interreligieux joue un rôle décisif, car au cœur des grands itinéraires spirituels se trouve un message de paix. Il n’y a pas de place pour la haine sacralisée.

La nécessité de la diplomatie et du multilatéralisme

« Dans les relations internationales, le dialogue est l’outil irremplaçable de la diplomatie pour prévenir les conflits et retisser les liens de confiance. Face aux communications impulsives, aux rhétoriques agressives et aux logiques de puissance qui marquent notre époque, la vocation de la diplomatie est de favoriser le dialogue avec tous, y compris avec les interlocuteurs considérés comme les plus “gênants” ou que l’on ne considère pas comme légitimes pour négocier en faisant preuve d’une humilité et d’une patience extrêmes pour renouer les liens de bonne volonté les plus ténus entre les parties en conflit, afin d’amorcer une pacification. » (223)

Les organisations internationales, en particulier l’ONU, restent des instruments essentiels pour promouvoir une civilisation de l’amour, en soutenant le dialogue entre les nations, le règlement pacifique des conflits, le développement intégral des peuples, la protection des personnes les plus vulnérables, le désarmement et la sauvegarde de la création.

Dans le contexte international, la diplomatie du Saint-Siège fait du principe évangélique de la miséricorde un critère concret de l’action politique. La diplomatie pontificale contribue à l’édification d’une civilisation de l’amour au sein de laquelle même les nouvelles technologies sont orientées vers le bien commun.

Prier et espérer

Ces axes d’engagement se nourrissent de la prière et la nourrissent à leur tour. Pour nous, en effet, la paix vient de Dieu, Dieu qui nous aime tous inconditionnellement. C’est un don que Jésus a remis à ses disciples le jour de Pâques. Ne nous lassons pas de prier pour la paix et de nous engager à la réaliser dans nos relations et dans la société.

À suivre

† Roger Ébacher

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