Mgr Ébacher XVI - Antiqua et Nova. Note sur les relations entre l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine (B)

Voir l'article précédent pour situer celui-ci dans son cadre général.

Questions spécifiques. Le document Antiqua et Nova [1] donne divers exemples pour contribuer à un « dialogue qui cherche à identifier les manières dont l’IA peut défendre la dignité humaine et promouvoir le bien commun. » (49)

IA et société : « La dignité intrinsèque de chaque personne et la fraternité qui nous lie en tant que membres de l’unique famille humaine doivent être à la base du développement des nouvelles technologies et servir de critères indiscutables pour les évaluer avant leur utilisation » (50)

L’IA peut introduire des innovations majeures dans les domaines de l’agriculture, de l’éducation et de la culture, une amélioration du niveau de vie de nations et de peuples entiers, le développement de la fraternité humaine et de l’amitié social. Elle peut également aider les organisations à identifier les personnes dans le besoin et à lutter contre les cas de discrimination et de marginalisation. Par ces moyens, l’IA peut contribuer au développement humain et au bien commun. (51)

Cependant, l’IA peut entraver, voire s’opposer au développement humain et au bien commun, prolonger les situations de marginalisation et de discrimination, créer de nouvelles formes de pauvreté, exacerber les inégalités sociales. (52-54)

IA et relations humaines : L’IA a la capacité de favoriser les liens au sein de la famille humaine. Par ailleurs, l’IA peut conduire les gens à « une insatisfaction profonde et mélancolique dans les relations interpersonnelles, ou à un isolement préjudiciable. […] Les relations humaines authentiques requièrent la richesse humaine de savoir être avec les autres, de partager leurs peines, leurs exigences et leurs joies. » (58)

L’IA « pose des problèmes particuliers pour la croissance des enfants, qui peuvent se sentir encouragés à développer des modèles d’interaction qui comprennent les relations humaines de manière utilitaire. De telles approches risquent de conduire les jeunes à percevoir les enseignants comme des dispensateurs d’informations et non comme des professeurs qui les guident et les accompagnent dans leur développement intellectuel et moral. Les relations authentiques, enracinées dans l’empathie et l’engagement loyal pour le bien de l’autre, sont essentielles et irremplaçables pour favoriser le plein développement de la personne. » (59-60)

« Aucune application de l’IA ne peut réellement ressentir de l’empathie. Les émotions ne peuvent être réduites à des expressions faciales ou à des phrases générées en réponse à des demandes d’utilisateurs. […] L’empathie requiert la capacité d’écouter, de reconnaître l’unicité irréductible de l’autre, d’accueillir son altérité et aussi de comprendre le sens de ses silences. Contrairement à la sphère des jugements analytiques, dans laquelle l’IA prédomine, la véritable empathie existe dans la sphère relationnelle. Elle implique de percevoir et de faire sienne l’expérience de l’autre, tout en maintenant la distinction de chaque individu. Bien que l’IA puisse simuler des réponses empathiques, la nature nettement personnelle et relationnelle de l’empathie authentique ne peut être reproduite par des systèmes artificiels. » Par conséquent, il faut toujours éviter de présenter l’IA comme une personne. (61-62)

« Si l’IA est utilisée pour favoriser des contacts authentiques entre les personnes, elle peut contribuer de manière positive à la pleine réalisation de la personne; à l’inverse, si nous remplaçons ces relations et la relation avec Dieu par des moyens technologiques, nous risquons de remplacer la relation authentique par un simulacre sans vie. Au lieu de nous retirer dans des mondes artificiels, nous sommes appelés à nous impliquer de manière sérieuse et engagée dans le monde, au point de nous identifier aux pauvres et aux souffrants, de consoler ceux qui souffrent et de créer des liens de communion avec tous. » (63)

IA, économie et travail : « L’IA a le potentiel d’accroître les compétences et la productivité, offrant la possibilité de créer des emplois, permettant aux travailleurs de se concentrer sur des tâches plus innovantes et ouvrant de nouveaux horizons à la créativité et à l’inventivité. Cependant, alors que l’IA promet de stimuler la productivité en prenant en charge des tâches ordinaires, les travailleurs sont souvent contraints de s’adapter à la vitesse et aux exigences des machines, au lieu que ces dernières soient conçues pour aider ceux qui travaillent. » (66-67)

IA et les soins de santé : En tant que participants à l’œuvre de guérison de Dieu, les professionnels de la santé ont la vocation et la responsabilité d’être « les gardiens et les serviteurs de la vie humaine. » Cet engagement, à l’instar du bon samaritain, doit être réalisé par des hommes et des femmes « qui ne laissent pas s’édifier une société d’exclusion, mais se font voisins, relèvent et réhabilitent l’homme déchu, pour que le bien soit commun. Dans cette optique, l’IA semble présenter un potentiel énorme pour toute une série d’applications dans le domaine médical, par exemple en facilitant le travail de diagnostic des professionnels de la santé, en facilitant la relation entre les patients et le personnel médical, en proposant de nouveaux traitements et en élargissant l’accès à des soins de qualité, même pour les personnes souffrant de situations d’isolement ou de marginalité. »

« Cependant, si l’IA devait être utilisée non pas pour améliorer, mais pour remplacer entièrement la relation entre les patients et les soignants, laissant les premiers interagir avec une machine plutôt qu’avec un être humain, il y aurait une réduction d’une structure relationnelle humaine très importante dans un système centralisé, impersonnel et inégalitaire. […] La responsabilité du bien-être du patient et des décisions qui affectent sa vie est au cœur de la profession de santé. » (71-76)

IA et l’éducation : « L’enseignant ne se contente pas de transmettre des connaissances, mais il est aussi un modèle des principales qualités humaines et un inspirateur de la joie de la découverte. Sa présence motive les élèves à la fois par les contenus qu’il enseigne et par l’attention qu’il leur porte. Ce lien favorise la confiance, la compréhension mutuelle et la capacité à prendre en compte la dignité et le potentiel uniques de chaque individu. Chez l’élève, cela peut susciter un véritable désir de progresser. La présence physique de l’enseignant crée une dynamique relationnelle que l’IA ne peut pas reproduire, une dynamique qui approfondit l’engagement et nourrit le développement intégral de l’élève. »

« Dans ce contexte, l’IA présente à la fois des opportunités et des défis. Si elle est utilisée avec prudence, dans le cadre d’une véritable relation enseignant-élève et en fonction des objectifs authentiques de l’éducation, elle peut devenir une ressource éducative précieuse. […] D’autre part, une tâche essentielle de l’éducation est de former l’intellect à bien raisonner en toutes matières, à tendre vers la vérité et à la saisir, en aidant le langage de la tête à se développer en harmonie avec le langage du cœur et le langage des mains. Ceci est d’autant plus important à une époque marquée par la technologie, où il ne s’agit plus seulement d’utiliser des outils de communication, mais de vivre dans une culture largement numérisée qui a des impacts profonds sur la notion de temps et d’espace, sur la perception de soi, des autres et du monde, sur la manière de communiquer, d’apprendre, de s’informer et d’entrer en relation avec les autres. »

Au lieu de former les jeunes à accumuler des informations et à fournir des réponses rapides, l’éducation devrait « promouvoir des libertés responsables qui, à la croisée des chemins, savent choisir avec bon sens et intelligence. […] L’éducation à l’utilisation des formes d’intelligence artificielle devrait viser avant tout à promouvoir l’esprit critique. » (77-84)

IA, désinformation, deepfake et abus : L’IA facilite la création de contenus trompeurs (textes, images, vidéos, voix) impossibles à distinguer du réel. Les deepfakes menacent la confiance sociale, la démocratie et la recherche de la vérité. L’IA peut être utilisée pour manipuler l’opinion, influencer des élections ou diffuser des mensonges à grande échelle. La transparence, la responsabilité humaine et la protection de la dignité sont essentielles pour limiter ces dérives. (85-88)

IA, vie privée et contrôle : L’IA permet une collecte massive de données, souvent invisible pour l’utilisateur, ce qui menace la vie privée. La concentration du pouvoir technologique entre quelques acteurs crée un risque de surveillance, de manipulation et de contrôle social. L’IA peut être utilisée pour orienter l’opinion publique, influencer des comportements ou renforcer des inégalités. Une vigilance éthique est indispensable : transparence, responsabilité humaine, protection de la dignité et des libertés. (90-94)

IA et la protection de la maison commune : l’IA peut aider à protéger l’environnement, mais elle peut aussi aggraver les inégalités et renforcer un modèle technocratique qui ignore les limites de la planète. Elle doit être utilisée pour un progrès vraiment humain, respectueux de la création et du bien commun. La technologie ne peut pas remplacer la responsabilité morale de prendre soin de la Terre. (95-97)

IA et la guerre : L’IA transforme profondément la guerre en rendant les armes plus autonomes, plus rapides et plus difficiles à contrôler. Le risque majeur est de déléguer à des machines des décisions de vie ou de mort, ce qui est moralement inacceptable. L’IA peut accroître les conflits, faciliter la désinformation et rendre la paix plus fragile. L’Église insiste : la technologie militaire doit toujours rester sous contrôle humain, au service de la paix et jamais de la destruction. (98-103)

IA et la relation de l’humanité avec Dieu : L’IA ne peut ni remplacer ni imiter la relation vivante entre l’être humain et Dieu. Seule la personne humaine, dotée d’une âme, de liberté et d’une capacité spirituelle, peut entrer en communion avec Dieu. Il existe le danger de substituer des expériences artificielles à la prière, à la foi ou à la rencontre réelle avec les autres. L’IA doit rester un outil, jamais un médiateur spirituel. (104-107)

Conclusion générale : L’IA est un outil puissant, fruit de l’intelligence humaine. Elle doit toujours rester au service de l’être humain, être guidée par l’intelligence humaine, la morale, la responsabilité et la recherche du bien commun. L’Église appelle à une éthique de la fraternité, de la liberté et de la responsabilité, guidée par la sagesse du cœur, pour orienter le développement de l’IA.

« Dans la perspective de la Sagesse, les croyants pourront agir comme des agents responsables, capables d’utiliser cette technologie pour promouvoir une vision authentique de la personne humaine et de la société, à partir d’une compréhension du progrès technologique comme faisant partie du plan de Dieu sur la création : une activité que l’humanité est appelée à ordonner au Mystère pascal de Jésus-Christ, dans la recherche constante du Vrai et du Bien. » (117)

 

Ce document fournit une aide indispensable pour bien distinguer l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle. Il indique des voies éthiques, morales et spirituelles pour s’y retrouver. Ces balises nous aident à nous servir de l’intelligence artificielle sans en devenir les esclaves. L’intelligence artificielle est et doit rester une machine merveilleusement puissante au service de l’homme et de son humanité dans toutes ses dimensions.

Je note enfin que Léon XIV cite fréquemment ce document. Il le reconnaît ainsi comme une source essentielle, un cadre ferme pour alimenter les réflexions de l’Église sur ce phénomène de notre temps qu’est l’IA.

† Roger Ébacher



[1] Antiqua et nova - Note sur les relations entre l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine (28 janvier 2025) - Recherche 

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