Mgr Ébacher XVI - Antiqua et Nova. Note sur les relations entre l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine (A)

J’ai été surpris de lire dans le message de 7 février 2025 du pape François au Président Macron à l’occasion du « Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle »[1], que deux dicastères importants ont travaillé ensemble sur une note traitant de l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine. Le pape précise : « Dans ce document, publié le 28 janvier dernier, ont été examinées plusieurs questions spécifiques relatives à l’intelligence artificielle que le sommet actuel est en train d’aborder et quelques autres qui me préoccupent plus particulièrement. » Ce document auquel le pape réfère a pour titre : Antiqua et Nova[2].

Ce document est signé conjointement par le préfet du Dicastère pour la Doctrine de la Foi et par celui du Dicastère pour la Culture et l’Éducation, ce qui lui donne une très haute autorité doctrinale. En annonçant publiquement ce document, le pape l’accueille en quelque sorte dans son enseignement et il en fait la promotion. Certes, il ne le signe pas! Ce n’est donc pas une encyclique sociale. Mais, avec ce document, la doctrine sociale de l’Église s’enrichit d’un nouveau champ de travail pour répondre aux défis de notre temps, défis si nouveaux et parfois si déroutants. Que dit donc ce document?

1. Introduction : une sagesse ancienne pour un défi nouveau

« L’Église encourage les progrès de la science, de la technologie, des arts et de toute autre entreprise humaine. » (2) Mais, « comme cette technologie [l’intelligence artificielle] est conçue pour apprendre et adopter certains choix de manière autonome, en s’adaptant à de nouvelles situations et en apportant des solutions non prévues par ses programmeurs, d’importants problèmes de responsabilité éthique et de sécurité se posent, avec des répercussions plus larges sur la société dans son ensemble. » Le document vise à éclairer ces enjeux à partir de la vision chrétienne de la personne humaine.

Cette introduction exprime l’extrême importance de prendre conscience que nous vivons dans une nouvelle culture caractéristique de notre temps.

2. Qu’est-ce que l’intelligence artificielle?

L’objectif de l’intelligence artificielle est de rendre une machine capable d’un comportement qui serait jugé intelligent s’il était produit par un humain. L’IA analyse d’immenses ensembles de données pour déceler des schémas, prédire des résultats et proposer des solutions inédites. Elle peut s’adapter à de nouvelles situations, mais sans conscience ni intention. Elle ne pense pas.

Certains affirment que l’IA améliorée « pourrait un jour atteindre le stade de la “superintelligence”, dépassant les capacités intellectuelles humaines, ou contribuer à la “superlongévité” grâce aux progrès de la biotechnologie. D’autres craignent que ces possibilités, aussi hypothétiques soient-elles, n’éclipsent un jour la personne humaine elle-même, tandis que d’autres encore se réjouissent de cette possible transformation ». (9)

Ces points de vue supposent que le mot « intelligence » est à employer par référence à l’intelligence humaine tout comme à l’IA. Cela est faux. « Dans le cas de l’être humain, en effet, l’intelligence est une faculté relative à la personne dans son intégralité, tandis que, dans celui de l’IA, elle est comprise dans un sens fonctionnel, en présupposant souvent que les activités propres à l’esprit humain peuvent se décomposer en étapes digitalisées, de manière telle que même les machines puissent les copier. » (10) L’IA possède « des capacités sophistiquées d’exécution de tâches, mais pas la capacité de penser. Cette distinction est d’une importance décisive. » (12)

3.  L’intelligence dans la tradition philosophique et théologique

Voici les caractéristiques fondamentales de l’intelligence humaine :

Rationalité : présenter l’être humain comme un être « rationnel », c’est reconnaître que sa capacité de compréhension intellectuelle de la réalité façonne et imprègne toutes ses activités : aussi bien celle de connaître et de comprendre que celle de vouloir, d’aimer, de choisir, de désirer. Le terme « rationnel » comprend également toutes les capacités corporelles intimement liées à celles mentionnées ci-dessus. (15)                  

Incarnation : l’intelligence est enracinée dans l’expérience corporelle. « L’âme n’est pas la “partie” immatérielle de la personne contenue dans le corps, de même que le corps n’est pas l’enveloppe extérieure d’un “noyau” subtil et intangible, mais c’est l’être humain tout entier qui est, en même temps, matériel et spirituel. » (16-17) 

Relationnalité : l’intelligence se déploie dans le dialogue, la communion, la solidarité. « L’intelligence humaine n’est pas une faculté isolée, mais s’exerce dans les relations, trouvant sa pleine expression dans le dialogue, la collaboration et la solidarité. Nous apprenons avec les autres, nous apprenons par les autres. ,,,] L’engagement à prendre soin les uns des autres est encore plus sublime que le fait de savoir beaucoup de choses. » (18-20)

Orientation vers la vérité : l’être humain cherche naturellement le sens, le vrai, le bien. L’intelligence humaine permet à la personne d’accéder aux réalités qui dépassent la simple expérience sensorielle ou l’utilité, car « le désir de vérité appartient à la nature même de l’homme. C’est une propriété native de sa raison que de s’interroger sur le pourquoi des choses. » (21)

Vocation à garder la création : l’intelligence humaine coopère avec Dieu pour cultiver et protéger le monde. « Façonné par l’Artisan divin, l’être humain vit son identité d’être à l’image de Dieu en “gardant” et en “cultivant” (cf. Gn 2,15) la création, en exerçant son intelligence et son habileté pour l’assister et la faire se développer selon le dessein du Père. […] En outre, les êtres humains sont appelés à développer leurs capacités dans le domaine de la science et de la technologie ». (25)

Une compréhension intégrale de l’intelligence humaine : l’intelligence humaine apparaît comme une faculté qui fait partie intégrante de la manière dont la personne entière s’engage dans la réalité. « Une conception correcte de l’intelligence humaine ne peut donc pas être réduite à la simple acquisition de faits ou à la capacité d’accomplir certaines tâches spécifiques; elle implique au contraire l’ouverture de la personne aux questions ultimes de la vie et reflète une orientation vers le Vrai et le Bien. ,,,] Pour les croyants, cette capacité implique, d’une manière particulière, la possibilité de croître dans la connaissance des mystères de Dieu à travers l’approfondissement rationnel des vérités révélées. […] Il s’ensuit que l’intelligence humaine possède une dimension contemplative essentielle, c’est-à-dire une ouverture désintéressée à ce qui est Vrai, Bon et Beau au-delà de toute utilité particulière. » (26-29)

Limites de l’IA : l’IA ne possède ni conscience, ni liberté, ni capacité morale. Elle ne peut pas reproduire l’expérience humaine globale : émotions, relations, intuition, sagesse. (30) « Alors que l’intelligence humaine se développe continuellement de manière organique au cours de la croissance physique et psychologique d’une personne et qu’elle est façonnée par une myriade d’expériences vécues dans le corps, l’IA n’a pas la capacité d’évoluer dans ce sens. Bien que les systèmes avancés puissent “apprendre” grâce à des processus tels que l’apprentissage automatique, ce type de formation est essentiellement différent du développement de l’intelligence humaine, qui est façonnée par ses expériences corporelles : stimuli sensoriels, réponses émotionnelles, interactions sociales et contexte unique qui caractérisent chaque moment. Ces éléments façonnent et forment l’individu dans son histoire personnelle. » (31)

L’IA « ne peut pas actuellement reproduire le discernement moral et la capacité d’établir d’authentiques relations. En outre, l’intelligence de la personne s’insère à l’intérieur d’une histoire de formation intellectuelle et morale vécue à un niveau personnel, qui modèle de façon essentielle la perspective de chaque personne, en impliquant les dimensions physique, émotive, sociale, morale et spirituelle de sa vie. » (32)

« Comme l’IA ne possède pas la richesse de la corporalité, de la relationnalité et de l’ouverture du cœur humain à la vérité et à la bonté, ses capacités, bien qu’apparemment infinies, sont incomparables à la capacité humaine d’appréhender la réalité. ,,,] Tout ce que nous vivons en tant qu’êtres humains nous ouvre de nouveaux horizons et nous offre la possibilité d’atteindre une nouvelle sagesse. Aucun appareil, qui ne fonctionne qu’avec des données, ne peut égaler ces expériences et tant d’autres dans nos vies. » (33)

Comme le note le Pape François, « l’utilisation même du mot “intelligence” » en référence à l’IA « est trompeuse » et risque de négliger ce qu’il y a de plus précieux dans la personne humaine. Dans cette perspective, l’IA ne doit pas être considérée comme une forme artificielle d’intelligence, mais comme l’un de ses produits. (35).

4. Le rôle de l’éthique dans l’orientation du développement et de l’utilisation de l’IA : « L’activité technico-scientifique n’est pas neutre, car elle est une entreprise humaine qui met en question les dimensions humanistes et culturelles de l’ingéniosité humaine. » (36)

« Entre une machine et un être humain, seul ce dernier est véritablement un agent moral, c’est-à-dire un sujet moralement responsable qui exerce sa liberté dans ses décisions et en assume les conséquences; seul l’être humain est en relation avec la vérité et le bien, guidé par la conscience morale qui l’appelle à aimer, à faire le bien et à éviter le mal. » (39)

Le document ici résumé offre plusieurs autres considérations sur les conditions requises pour que l’IA, ses concepteurs, ses utilisateurs agissent d’une façon éthique. Je résume avec cette affirmation du pape François voulant que l’utilisation de l’IA soit accompagnée par « une éthique fondée sur une vision du bien commun, une éthique de la liberté, de la responsabilité et de la fraternité, capable de favoriser le plein développement des personnes en relation avec les autres et avec la création. » (48)

Les perspectives générales que nous venons de résumer sont essentielles. Il ne faudra pas les perdre de vue lorsque nous aborderons diverses questions spécifiques où l’IA joue des rôles importants, mais dont il faut bien discerner les richesses et les limites.

Suite dans le prochain document.

† Roger Ébacher

[2] Antiqua et nova - Note sur les relations entre l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine (28 janvier 2025) 

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