Mgr Ébacher XV - Le pape François et l’intelligence artificielle
François est le premier pape à devoir explorer et discerner cette nouveauté qui bouleverse toutes les vies et les sociétés. Et je suis étonné de la diversité, de la profondeur, de la richesse de ses enseignements. Jusqu’à présent, j’avais bien lu ses écrits, mais sans prendre conscience à quel point ce pape fut clairvoyant devant cette nouvelle réalité de notre temps. Il a su ainsi ouvrir un nouveau chantier pour l’Église.
À ma connaissance, la première prise de position publique du pape
François sur l’intelligence artificielle est le message au forum économique
mondial du 12 janvier 2018.[1] L’allusion à l’intelligence artificielle y
est brève et le pape y intègre l’intelligence artificielle au numérique. Il en
est de même lors du discours à l'Académie pour la vie le 25 février 2019[2] et lors du discours aux
participants de la rencontre des Minerva
dialogues[3]
le 27 mars 2023. Dans son message
pour la journée de la paix, le 1er janvier 2024[4], François entreprend une
réflexion plus approfondie sur ce phénomène mondial qu’est l’intelligence
artificielle.
Mais est particulièrement remarquable son message du 24
janvier 2024, pour la 58e Journée mondiale des communications
sociales[5]. Le sous-titre en résume
le message : « Intelligence artificielle et sagesse du cœur :
pour une communication pleinement humaine ». C’est une réflexion sur les
opportunités et les risques de cette nouvelle technique.
Le 14 juin 2024, le pape François participe à la session du G7
sur l'intelligence artificielle[6]. Il y développe « une
réflexion sur les effets de l’intelligence artificielle sur l’avenir de
l’humanité. » Il affirme que l’intelligence artificielle est « un outil fascinant et redoutable et qui appelle une
réflexion à la hauteur de la situation. » Il insiste sur la nécessité d’un
contrôle humain significatif, il en fait ressortir les enjeux éthiques globaux.
Il affirme la responsabilité humaine dans l’usage de l’intelligence
artificielle, la nécessité d’éviter les dérives. Il insiste sur l’interdiction
des armes autonomes létales.
Le 22 juin 2024, le pape donne un autre discours sur
l’intelligence artificielle, cette fois aux participants à la conférence
internationale promue par la fondation Centesimus
Annus Pro Pontifice[7]. Après avoir rappelé ses messages
précédents sur le sujet, François ajoute : « J'ai donc affirmé la
nécessité absolue d'un développement et d'une utilisation éthiques de l'IA,
invitant les politiques à adopter des actions concrètes pour gouverner le
processus technologique en cours vers la direction de la fraternité universelle
et de la paix. » Le pape souligne les risques qu’entraîne l’intelligence
artificielle pour la qualité de la vie, les relations humaines et la stabilité
internationale. Il réclame un cadre éthique global.
Le 7 février 2025, le pape envoie un message au président de la République
française à l’occasion du « sommet pour l'action sur l'intelligence
artificielle. » [8]
François insiste sur l’urgence d’un cadre éthique, la protection du
contrôle humain, la responsabilité des États.
Je n’ai pas fait une analyse en profondeur de toutes les
interventions du pape François sur le sujet. Mais de leur lecture attentive, je
retiens la conviction que le pape François a pris graduellement conscience de
l’extrême importance de cette réalité nouvelle, complexe, aux impacts
inattendus aussi bien pour l’Église que pour l’ensemble de la société. Il ne
rejette pas l’intelligence artificielle. Il veut en discerner les diverses
composantes et humaniser son
développement.
Il enseigne que
l’intelligence artificielle est une opportunité majeure pour le bien commun.
Elle peut transformer positivement la médecine, l’éducation, la culture,
l’écologie, la lutte contre la pauvreté. Mais elle comporte aussi des risques
sérieux si elle n’est pas guidée par l’éthique, la dignité humaine et la
responsabilité.
La question
fondamentale est de savoir si l’intelligence artificielle va rendre l’humanité
plus mature spirituellement, plus responsable, plus solidaire. François
insiste sur la primauté de l’être humain, sur l’importance de préserver le « cœur »
humain face à la logique des algorithmes. Et il met en garde contre la
tentation de réduire l’intelligence humaine à une simple capacité de calcul. L’être
humain comporte des dimensions que l’intelligence artificielle ne peut pas
imiter : conscience, liberté,
responsabilité, capacité d’aimer. Il fait appel à Pascal, à Maritain
pour appuyer ses convictions.
François réclame une gouvernance mondiale et éthique pour
encadrer l’intelligence artificielle, impliquant scientifiques, politiques, et
aussi des pauvres, demande rare. Il faut une intelligence artificielle qui protège
les cultures et les langues locales.
L’homme doit rester maître de ses choix,
n’être jamais dominé par la machine. Le progrès technologique doit être guidé
par l’amour, la justice et la
responsabilité.
Je remarque aussi que durant le pontificat du pape François,
plusieurs dicastères et institutions du
Vatican ont produit des réflexions publiques sur l’intelligence artificielle. Ce
sont là des prises de position sans doute produites à la demande ou au moins
avec l’approbation du pape François. Dans mes prochains documents, je scruterai
un de ces documents.
J’ai maintenant
atteint la conviction que le pape François, premier pape à parler de
l’intelligence artificielle, a posé un cadre pour la doctrine sociale de
l’Église sur le sujet. Il n’a sans doute pas eu le temps de produire une
encyclique sociale sur l’intelligence artificielle. Mais il a ouvert un nouveau
chantier dans l’Église. Et l’on a vu que le pape Léon XIV, dès les premiers jours
de son pontificat, s’y est engagé. C’est sans doute le début d’un long travail
dans l’Église pour recevoir et discerner cette nouveauté de notre temps avec
l’éclairage de l‘Évangile et dans le cadre de la doctrine sociale qui en
recevra un enrichissement important.
† Roger Ébacher
[1]
Message
du Saint-Père au Président exécutif du Forum économique mondial à
Davos-Klosters [23-26 janvier 2018] (12 janvier 2018)
[5]
58e
Journée Mondiale des Communications Sociales, 2024 - Intelligence artificielle
et sagesse du cœur : pour une communication pleinement humaine
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