Mgr Ébacher XII - Les pauvres dans les discours de Léon XIV
Dans Dilexi te,
Léon XIV indique ses sources. Cette exhortation apostolique est un prolongement
du cri des pauvres que Dieu entend dans le feu du Sinaï. Ce cri traverse la vie
de Jésus, les Évangiles et toute l’histoire de l’Église, jusqu’aux exhortations
et enseignements de son prédécesseur immédiat, le pape François. Inutile donc
de revenir là-dessus. Je veux chercher maintenant, à travers quelques exemples,
comment Léon XIV fait entendre ce cri des pauvres dans ses discours ou
homélies.
Jetons un œil sur le discours aux membres du Conseil
national anti-usure[1].
Il est une très ferme défense des pauvres. Ces derniers sont les premières
victimes de l’usure, qui écrase jusqu’à l’asservissement les personnes les plus
fragiles. « Des systèmes financiers usuraires peuvent mettre des
peuples entiers à genoux. » D’où une série de questions morales : « Les
moins doués ne sont-ils pas des humains? Les faibles n’ont-ils pas la même
dignité que nous? Ceux qui naissent avec moins de possibilités valent-ils moins
en tant qu’êtres humains, doivent-ils simplement survivre? » Le pape évoque
des « structures de péché » : systèmes financiers injustes, pratiques
commerciales qui causent faim et mort. Il appelle à une solidarité active
envers les pauvres.
Tout ce discours appelle notre réflexion sur des questions
morales plus larges que la pratique de l’usure. C’est une très ferme
interpellation sur nos façons, souvent si habituelles que devenues presque
inconscientes, de regarder les pauvres, de nier leur dignité inaliénable, leur
droit à une vie digne d’un être humain, d’un enfant de Dieu.
Lisons maintenant avec grande attention le message du pape
pour la journée mondiale des pauvres 2025[2]. Ce texte affirme :
« Le pauvre peut devenir témoin d'une espérance forte et fiable, justement
parce qu'il la professe dans des conditions de vie précaires, faites de
privations, de fragilité et d'exclusion. » (2) Le pauvre révèle par sa
confiance Dieu comme étant notre véritable trésor, notre unique espérance. Mais
« la pauvreté a des causes structurelles qui doivent être affrontées et
éliminées. » « Les pauvres ne sont pas une distraction pour l'Église,
ils sont nos frères et sœurs les plus aimés, car chacun d'eux, par son
existence et aussi par les paroles et la sagesse dont il est porteur, nous
invite à toucher du doigt la vérité de l'Évangile. » (5) « Les
pauvres ne sont pas des objets de notre pastorale, mais des sujets créatifs qui
nous poussent à trouver toujours de nouvelles façons de vivre l'Évangile
aujourd'hui. » « Aider les pauvres est une question de justice avant
d’être une question de charité. » (6) Le pape interpelle les décideurs et
responsables politiques, les sommant à s’engager auprès des plus modestes.
Le message du pape à la COP3[3] est aussi significatif. « Ce
sont les personnes dans les situations les plus vulnérables qui sont les
premières à subir les effets dévastateurs du changement climatique, de la
déforestation et de la pollution. Prendre soin de la Création devient donc une
expression d’humanité et de solidarité. Dans cette perspective, il est
essentiel de transformer les paroles et les réflexions en choix et en actions
fondés sur la responsabilité, la justice et l’équité afin de parvenir à une
paix durable en prenant soin de la Création et de nos voisins. »
« Les pauvres sont les premières victimes du
dérèglement climatique. » Il ne
suffit pas de parler de leur situation dramatique, ni d’y réfléchir. Il est
temps de faire des choix éclairés par les grands principes de la doctrine
sociale (la responsabilité, la justice, l’équité, la recherche d’une paix
durable) et de passer aux actes. Léon XIV demande que les décideurs passent aux
actes! Mais ne sommes-nous pas tous des décideurs, chacune et chacun à son
niveau et dans son milieu? C’est dans le cœur de toutes et tous que l’appel
évangélique, répercuté fermement par Léon XIV, doit tisonner un amour assez vrai,
lucide, sincère, chaleureux pour que nous posions des actes en faveur de
pauvres autour de nous, sans oublier ce que nous pouvons faire pour lutter
contre le dérèglement climatique.
Lisons avec notre cœur l’homélie pour le jubilé de la
consolation[4].
Sont pauvres « tant de frères et sœurs qui vivent des situations de
faiblesse, de tristesse, de douleur. » La pauvreté est une expérience de
fragilité humaine. Sont aussi pauvres ces populations entières « écrasées
par le poids de la violence, de la faim et de la guerre. » La consolation est
la mission envers les pauvres. Il faut être présent, écouter, manifester de la compassion,
s’engager envers ceux qui souffrent. Ces questions inséparables de la pauvreté
et du sort de notre planète nous concernent. Quels gestes puis-je poser? Quelles
paroles puis-je adresser à une personne dans le besoin? Quelles consolations
puis-je apporter dans mon milieu de vie, de loisir, de repos?
De Dilexi te et
des quelques exemples, trop limités, de discours et d’homélie que nous venons
d’examiner retenons quelques enseignements fondamentaux de la doctrine sociale.
Dans la tradition chrétienne, le Christ s’identifie aux pauvres. Ils ne sont
pas un groupe parmi d’autres : ils sont le lieu où se joue la vérité de
l’Évangile. Dieu a une préférence non pas sentimentale, mais théologique pour
eux. Cette préférence signifie que la dignité humaine doit être protégée en
priorité là où elle est la plus menacée. La justice sociale se mesure à la
manière dont une société traite ses plus vulnérables.
La doctrine sociale de l’Église ne parle jamais des pauvres
comme d’un problème à résoudre, mais comme d’une présence à accueillir. La
charité est indispensable comme réponse aux urgences, mais il faut aussi la
justice qui transforme les structures sociales. Nourrir un pauvre est
nécessaire, mais lutter contre les causes de la pauvreté est tout aussi
essentiel. Dans une vision intégrale de la personne, la pauvreté n’est pas
seulement économique, mais aussi relationnelle, spirituelle, culturelle,
écologique.
Cette doctrine sociale, le pape Léon XIV sait la traduire
dans de brûlantes exhortations pastorales qui rejoignent non seulement les
esprits, mais aussi les cœurs.
† Roger Ébacher
[2]
Message
du Saint-Père pour la 9ème Journée Mondiale des Pauvres [16 novembre 2025] (13
juin 2025)
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