Une réflexion de l'abbé Rodhain Kasuba - L’Immaculée conception Marie, chef-d'œuvre de la grâce et non pas l’architecte du salut


Samedi, à la sortie de la messe, un homme au visage profondément assombri s’est approché de moi pour me confier la peine que lui cause la récente note doctrinale sur certains titres mariaux (Mater Populi fidelis). Je l’ai écouté attentivement et lui ai promis de lui répondre après avoir moi-même pris connaissance du document. C’est maintenant chose faite. Après la lecture de cette note et un bref voyage sur les réseaux sociaux, je constate, éberlué, qu’elle suscite une certaine tension. Pour ma part, je vois dans ce débat un exercice salutaire, qui nous invite à ajuster la manière dont nous parlons de celle qui, devant le Seigneur, se présente simplement comme sa servante.

Il me semble que la fête que nous célébrons aujourd’hui permet de parler brièvement de ce thème si complexe. L’Immaculé Conception se trouve, dans sa position, au cœur de l’Avent. Alors que la liturgie suspend habituellement le Gloire à Dieu en ce temps d’attente, voici qu’en ce jour, l’Église nous invite à le chanter. Pourquoi cette exception ? Peut-être parce que l’Immaculée Conception est, en quelque sorte, l’incarnation anticipée : avant même que Jésus ne naisse, ne vive, ne meure et ne ressuscite, la grâce qu’il apportait au monde avait touché quelqu’un : sa mère. Il avait déjà fait bénéficier au monde de la lumière qu'il était venu porter. Tel est le sens profond de ce mystère : Marie n’a pas été préservée du péché parce qu’elle aurait été particulièrement sage, ni parce que ses parents furent exceptionnellement pieux. Elle l’a été en vertu de la puissance à venir de son Fils, puissance à laquelle elle a cru et qu’elle a accueillie sans réserve.

Revenons maintenant à la récente controverse autour du titre de « Marie Co-rédemptrice ». Pour ma part, je trouve la mise au point du Vatican plutôt bienvenue. Car que signifie exactement co-rédemption ? Même ses partisans peinent à l’expliquer clairement. S’agit-il d’affirmer que Marie serait rédemptrice au même titre que son Fils ? Personne, assurément, n’irait jusque-là. S’agit-il alors d’une coopération à la rédemption ? En ce sens, l’idée n’a rien d’extraordinaire : c’est ce que nous faisons tous et toutes, à la suite de Paul lorsqu’il écrit en Colossiens 1, 24 : « Maintenant je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous ; ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ dans ma propre chair, je l’accomplis pour son corps qui est l’Église. »

Comme Paul, nous coopérons au salut reçu : par la foi, par nos actes, par la disponibilité intérieure que Dieu nous donne, parfois même par notre manière de vivre la souffrance. Nous ne complétons en rien l’acte rédempteur lui-même ; nous en devenons les canaux vivants, les témoins qui unissent leurs propres épreuves à celles du Christ.

En ce sens, et d’une manière unique et relative (c’est-à-dire en relation avec son Fils), Marie a coopéré, non pas en ajoutant à l’oeuvre de son Fils, mais en y consentant librement, en en devenant le premier instrument et le parfait accueil. Parler ici de co-rédemption est donc inadéquat : soit le mot désigne quelque chose d’inacceptable, soit il désigne une réalité qu’un autre mot exprimerait beaucoup mieux. C’est précisément là que le dogme de l’Immaculée Conception déploie sa force critique face à une co-rédemption mal comprise. En affirmant que Marie fut préservée du mal avant sa naissance, l’Église proclame avec une grande clarté que Marie est, avant toute coopération, la première et la plus parfaitement rachetée. Sa sainteté unique n’est pas la cause de la rédemption, mais son fruit suprême. En cela, elle est le chef-d’oeuvre de la grâce, non l’architecte du salut. Son fiat, que la lecture évangélique de l’Annonciation nous donne à entendre aujourd’hui, son union intime à la passion à venir de son Fils, sont des actes de coopération humaine, libre et totale. Mais ils s’enracinent dans une grâce prévenante, qui la précède et la constitue « pleine de grâce ». Parler de Marie co-rédemptrice risquerait d’obscurcir cette vérité essentielle : même la Mère de Dieu se tient entièrement du côté des rachetés, et non à égalité avec le Christ.

L’Immaculée Conception nous rappelle que le salut est toujours un don gratuit, reçu avant d’être vécu, et que la plus haute sainteté consiste à se laisser combler par le Christ, source unique de toute lumière et de toute joie.

Marie est donc l’icône de l’Église à venir, la figure de ce que le Christ continue d’accomplir en chacune et chacun de nous, selon la belle parole de saint Paul : « Il nous a choisis, dans le Christ, avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints, immaculés devant lui, dans l’amour. » (Éphésiens 1,4).


Rodhain Kasuba 08 déc. 2025 

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