Mgr Ébacher - « La vie en abondance »
Le pape Léon XIV a publié une lettre à l’occasion de la
célébration des 25e Jeux Olympiques d’hiver et des 14e Jeux Paralympiques[1] : « La vie en
abondance », avec un sous-titre : « Sur la valeur du
sport ». Ce texte propose une vision profonde et actuelle du sport comme
chemin de paix, d’éducation et de croissance humaine intégrale.
Le pape formule d’emblée une distinction qui donne au sport
toute son ampleur dans la vie. La pratique sportive peut être de nature
professionnelle, hautement spécialisée, mais elle est aussi une activité
commune, ouverte à tous et salutaire pour le corps et l’esprit, « au point
de constituer une expression universelle de l’humain. »
Sport et construction
de la paix
Le sport peut jouer un rôle important pour le bien de
l’humanité, en particulier pour la promotion de la paix. À preuve, la
Charte olympique qui considère le sport comme un facteur « de meilleure
compréhension mutuelle et d’amitié, afin de construire un monde meilleur et
plus pacifique. » Et Léon XIV d’insister : « J’encourage
vivement toutes les nations, à l’occasion des prochains Jeux Olympiques et
Paralympiques d’hiver, à redécouvrir et à respecter cet instrument d’espérance
qu’est la Trêve olympique, symbole et prophétie d’un monde réconcilié. »[2]
La valeur éducative
du sport
« Suivant la tradition paulinienne, de nombreux auteurs
chrétiens ont utilisé des images athlétiques comme métaphores pour décrire les
dynamiques de la vie spirituelle. Cela nous fait aujourd’hui réfléchir sur
l’unité profonde entre les différentes dimensions de l’être humain. » On
touche ici aux convictions fondamentales de la foi : la bonté du monde
créé par Dieu, le fait que le Verbe s’est fait chair et la résurrection de la
personne dans l’harmonie de son corps et de son âme.
Au Moyen-Àge. Hugues-de-Saint-Victor souligna l’importance
des activités physiques dans le programme des études. Et selon Thomas d’Aquin, une
vie vertueuse ne se limite pas seulement au travail et aux occupations
considérées comme sérieuses, mais nécessite également du temps pour le jeu et
le repos. Il cite Augustin : « Je veux que tu te ménages : car
il est bon que le sage relâche de temps en temps la vigueur de son application
au devoir. »
Le sport, école de
vie et aréopage contemporain
Cette tradition s’est poursuivie à la Renaissance et jusqu’à
nos jours. Montaigne, les écoles jésuites, l’œuvre de grands éducateurs, de
saint Philippe Néri à saint Jean Bosco. « Ce dernier, à travers la
promotion des oratoires, établit un pont privilégié entre l’Église et les
nouvelles générations, faisant également du sport un domaine d’évangélisation. »
Léon XIV réfère à l’encyclique de Léon XIII Rerum Novarum :
« Celle-ci stimula la création de nombreuses associations sportives
catholiques. »
« À la charnière entre le XIXe et le XXe siècle, le
sport est devenu un phénomène de masse. […] L’Église catholique, par la voix
des papes, propose une vision du sport centrée sur la dignité de la personne
humaine, son développement intégral, l’éducation et la relation avec l’autre,
en soulignant sa valeur universelle comme instrument de promotion de valeurs
telles que la fraternité, la solidarité et la paix. »
Le Concile Vatican II « a représenté un essor dans ce
domaine : la réflexion sur le sport en relation avec la vie de foi s’est
développée et une multitude d’expériences pastorales dans le domaine sportif
ont révélé leur force génératrice au cours des décennies suivantes. Aujourd’hui
encore, le sport continue de jouer un rôle significatif dans la plupart des
cultures. Il offre un espace privilégié de relation et de dialogue avec nos
frères et sœurs appartenant à d’autres traditions religieuses, comme avec ceux
qui ne se reconnaissent dans aucune d’entre elles. »
Sport et
développement de la personne.
« Certains chercheurs en sciences sociales peuvent nous
aider à mieux comprendre la signification humaine et culturelle du sport et,
par conséquent, sa signification spirituelle. » Lui vient bien sûr en
exemple le tennis! « L’expérience est exaltante et les deux joueurs se
poussent mutuellement à s’améliorer. Cela vaut autant pour deux enfants de dix
ans que pour deux champions professionnels. » Il donne aussi des exenples
où le sport donne de la joie. « Ce n’est qu’ensemble que nous devenons
authentiquement nous-mêmes. Ce n’est que dans l’amour que notre intériorité
devient profonde et notre identité forte. »
Les risques qui
mettent en danger les valeurs sportives
« Les problèmes surviennent lorsque le business devient
la motivation principale ou exclusive. Les choix ne sont plus alors dictés par
la dignité des personnes ni par ce qui favorise le bien-être de l’athlète, son
développement intégral et celui de la communauté. » Le risque n’est pas
uniquement au niveau professionnel, mais bien aussi au niveau amateur. « La
dictature de la performance peut conduire à l’utilisation de substances
dopantes et à d’autres formes de fraude, et peut amener les joueurs de sports
d’équipe à se concentrer sur leur bien-être économique plutôt que sur la
loyauté envers leur discipline. »
Compétition et
culture de la rencontre
« Dans une compétition, on peut donc dire que deux
personnes ou deux équipes recherchent ensemble l’excellence. Elles ne sont
pas des ennemis mortels. […] C’est précisément pour cette raison que la
compétition sportive, lorsqu’elle est authentique, suppose un pacte éthique
partagé : l’acceptation loyale des règles et le respect de la vérité de la
confrontation. […] Accepter les limites de son corps, du temps, de la
fatigue, et respecter les règles communes c’est reconnaître que la réussite
naît de la discipline, de la persévérance et de la loyauté. »
Le sport offre aussi une leçon décisive qui dépasse le cadre
du terrain de compétition : « il enseigne que l’on peut aspirer au
maximum sans nier sa propre fragilité, que l’on peut gagner sans humilier, que
l’on peut perdre sans être vaincu en tant que personne. »
Sport, relation et
discernement
« Le sport naît comme une expérience relationnelle :
il met en contact les corps et, à travers les corps, les histoires, les
différences, les appartenances. S’entraîner ensemble, rivaliser loyalement,
partager la fatigue et la joie du jeu favorise les rencontres et crée des liens
qui dépassent les barrières sociales, culturelles et linguistiques. En ce sens,
le sport est un puissant facilitateur de relations sociales : il crée des
communautés, éduque au respect des règles communes, enseigne qu’aucun résultat
n’est le fruit d’un parcours solitaire. »
Mais il n’est pas rare que le sport soit investi d’une
fonction quasi religieuse. « Les stades sont perçus comme des cathédrales
laïques, les matchs comme des liturgies collectives, les athlètes comme des
figures salvifiques. Cette sacralisation révèle un besoin authentique de sens
et de communion, mais risque de vider à la fois le sport et la dimension
spirituelle de l’existence. »
« Une autre distorsion se manifeste dans
l’instrumentalisation politique des compétitions sportives internationales.
Lorsque le sport est soumis à des logiques de pouvoir, de propagande ou de
suprématie nationale, sa vocation universelle est trahie. Les grands événements
sportifs devraient être des lieux de rencontre et d’admiration mutuelle, et non
des tribunes pour l’affirmation d’intérêts politiques ou idéologiques. »
Mais pratiqué de manière adéquate, le sport « ouvre des
espaces de participation à des personnes de tous âges, de toutes conditions
sociales et de toutes capacités, devenant ainsi un instrument d’intégration et
de dignité. »
Une pastorale du
sport pour une vie en abondance
« Il est nécessaire que les Églises particulières
reconnaissent le sport comme un espace de discernement et d’accompagnement qui
mérite un engagement d’orientation humaine et spirituelle. » Léon XIV
suggère diverses pistes en ce sens. Puis il résume son message : « Tout
cela trouve son horizon ultime dans la promesse biblique qui donne son titre à
cette Lettre : la vie en abondance. Il ne s’agit pas d’une accumulation de
succès ou de performances, mais d’une plénitude de vie qui intègre le corps,
les relations et l’intériorité. D’un point de vue culturel, la vie en abondance
invite à libérer le sport des logiques réductrices qui le transforment en
simple spectacle ou consommation. D’un point de vue pastoral, elle incite
l’Église à se faire présence pour accompagner, discerner et susciter
l’espérance. Le sport peut ainsi devenir véritablement une école de vie, où l’on
apprend que l’abondance ne naît pas de la victoire à tout prix, mais du
partage, du respect et de la joie de cheminer ensemble. »
Je fus étonné de découvrir un enseignement d’une telle
importance de la part de Léon XIV. Il mérite d’être médité. Et vous, est-ce que
ça rejoint votre vision du sport?
L’Église a développé au Québec l’Œuvre des terrains de
jeu (OTJ). Ce fut l’une des
grandes institutions fondatrices du loisir organisé au Québec, née dans le
contexte religieux, social et éducatif des années 1920‑1960. Elle a
profondément marqué la culture des loisirs, la formation civique et
l’encadrement de la jeunesse dans les paroisses québécoises. Maintenant,
qu’existe-t-il dans ce sens dans ma paroisse? Dans un Québec marqué par une
laïcité chatouilleuse, y a-t-il une place pour une telle vision du sport?
† Roger Ébacher
[2] Voir aussi : Angélus, 16 août 2026
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