dimanche 6 décembre 2015

Nostra Aetate dans l'Église et le monde : 50 ans de dialogue interreligieux!

Frédéric Barriault
Communications & Société

On célèbre ces jours-ci le 50e anniversaire de la déclaration Nostra Aetate du Concile Vatican II sur le dialogue interreligieux. Bien qu’il s’agisse du plus court document (trois pages) à avoir été produit lors du Concile, c’est sans conteste l’un des textes conciliaires ayant exercé la plus grande influence sur l’Église. Nostra Aetate a en effet transformé de manière radicale les relations entre l’Église catholique et les religions non-chrétiennes.
Depuis 50 ans, l’Église est profondément engagée dans la voie du dialogue interreligieux. Le Vatican et les conférences épiscopales nationales ont en effet multiplié les rencontres et les espaces de dialogue afin que chrétiens et non-chrétiens, catholiques et non-catholiques, mettent un terme à des siècles de méfiance, de mépris et, parfois, de violence réciproques. Afin qu’un climat de confiance et de respect mutuel puisse être établi entre les grandes traditions religieuses. Et qu’on contribue ainsi à la paix mondiale.
Des liens extrêmement forts unissent la déclaration Nostra Aetate (28 octobre 1965) et l’encyclique Pacem in Terris (11 avril 1963) du pape Jean XXIII. Dans les deux cas, l’Église a pris fait et cause pour la mise en place d’une culture favorable au dialogue interreligieux, à la solidarité internationale et à la promotion de la paix mondiale.
Dans cet article, nous tâcherons de mettre en évidence le contenu et le contexte de rédaction de la Nostra Aetate, de même que l’influence décisive que cette déclaration a exercé sur l’Église.

L’Église catholique et le dialogue interreligieux
Il n’y a pas si longtemps, l’Église catholique était loin d’être aussi bienveillante à l’égard des religions non-chrétiennes. Les missionnaires envoyés convertir les peuples lointains devaient non seulement y prêcher la « supériorité » de la foi catholique mais aussi pousser leurs catéchumènes à couper tous leurs liens avec leur ancienne religion, jugée idolâtre et superstitieuse. « Hors de l’Église, point de salut » disait l’adage.
L’attitude de l’Église à l’égard des autres religions était parfois teintée de mépris, sinon d’hostilité ouverte, y compris à l’égard de nos « frères séparés » protestants : la théologie protestante était jugée hérétique et tournée en dérision; leurs pasteurs et fidèles étaient traités avec méfiance; les mariages mixtes entre catholiques et protestants étaient même présentés comme le « mal absolu » par certains prêtres.
Les juifs n’étaient guère mieux considérés. La liturgie du Vendredi saint présentait encore les juifs comme un « peuple perfide et maudit » et comme un « peuple déicide », les enfants d’Israël étant collectivement jugés coupables d’avoir « tué » le Christ… Quant à l’islam, aussi bien dire qu’une méfiance durable existait entre les deux religions, et ce, depuis au moins l’époque des Croisades…

Un point tournant : la déclaration Nostra Aetate du Concile Vatican II
La déclaration Nostra Aetate a changé du tout au tout l’attitude de l’Église à l’égard des autres religions. Au départ, il ne devait s’agir que d’une déclaration sur les juifs. Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale et du génocide hitlérien, plusieurs voix s’étaient élevées dans l’Église afin qu’on mette un terme à des décennies, voire des siècles, d’antisémitisme et d’antijudaïsme chrétiens.
Lui-même horrifié par le nazisme et ayant contribué à sauver la vie de 24 000 juifs alors qu’il était nonce en Turquie, le pape Jean XXIII a joué un rôle-clé dans la naissance de Nostra Aetate. Profitant du fait que les évêques de la catholicité étaient réunis en concile œcuménique, il confia au cardinal Augustin Bea, un jésuite allemand, la tâche de revoir, en communion avec les Pères conciliaires, l’attitude de l’Église à l’égard du peuple juif. Ce projet était très cher au cœur de Jean XXIII : il s’était lui-même engagé auprès de l’historien juif Jules Isaac à revoir de fond en comble les relations entre juifs et chrétiens.
Au terme de débats parfois houleux, les Pères conciliaires de Vatican II ont fini par accoucher d’un texte fondateur dans l’histoire de l’Église : la Déclaration sur les relations de l'Église avec les religions non-chrétiennes (Nostra Aetate). Adoptée en 1965, cette déclaration va beaucoup plus loin que ce que souhaitaient le pape Jean XXIII et le cardinal Bea. La déclaration Nostra Aetate ne se contente pas donner naissance à un dialogue fécond et sincère entre juifs et chrétiens : elle demande aussi à l’Église de reconnaître ce qu’il y a de « vrai et de saint » dans toutes les religions du monde et exhorte les catholiques à faire preuve « d’un respect sincère » à l’égard de religions qui, « quoiqu’elles diffèrent sous bien des rapports de ce qu’elle-même [l’Église] tient et propose, cependant reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes ».
Nostra Aetate ne libère certes pas l’Église de sa mission fondamentalement missionnaire : « Toutefois, [l’Église] annonce, et elle est tenue d’annoncer sans cesse, le Christ qui est « la Voie, la Vérité et la Vie » (Jn 14, 6), dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s’est réconcilié toutes choses (2 Co 5, 18-19) ». Elle exhorte néanmoins les catholiques à s’engager « avec prudence et charité », dans un dialogue franc et une collaboration sincère avec « les adeptes d’autres religions ».

Le leadership exceptionnel de Jean-Paul II en matière de dialogue interreligieux
Plusieurs initiatives ont été déployées par l’Église afin d’entrer en dialogue avec fidèles des grandes traditions religieuses du monde. Mais aussi pour demander humblement pardon pour les péchés commis au cours de l’histoire « par ceux qui ont porté le nom de chrétiens » mais qui se sont comportés de manière très peu évangélique.
Nul pape d’incarne mieux que Jean-Paul II cette double évolution du catholicisme. Non seulement a-t-il joué un rôle-clé dans le dialogue interreligieux, mais il a aussi consacré les dernières années de son pontificat à « purifier » et à « guérir » la mémoire de l’Église, en demandant pardon pour l’attitude violente des catholiques d’autrefois à l’égard des chrétiens orthodoxes, des protestants, des juifs, des musulmans, des Amérindiens, des esclaves noirs, etc.
Jean-Paul II a aussi donné le ton en matière de dialogue interreligieux, d’abord lors de son discours de Casablanca, au Maroc, le 19 août 1985, où il avait fait l’éloge du dialogue islamo-musulman. Ensuite lors de sa visite de la Grande synagogue de Rome, le 13 avril 1986, où il avait prié en compagnie du grand rabbin Elio Toaff. Enfin, en devenant le tout premier pape à visiter la Mosquée des Ommeyades de Damas, le 7 mai 2001, où il a d’ailleurs prononcé une homélie en faveur de la paix entre les chrétiens, les juifs et les musulmans.

Un événement emblématique : les Rencontres interreligieuses d’Assise
L’un des événements les plus symboliques de son pontificat a eu lieu en 1986. Cette année-là, saint Jean-Paul II décidait d’inviter les leaders des grandes religions du monde à une rencontre interreligieuse, dans un esprit de paix, de fraternité et de dialogue. Il choisit de tenir cette rencontre à Assise, ville natale du fondateur des Franciscains. Saint patron des écologistes, Francois d’Assise était aussi un homme de paix, ce dernier étant entré en dialogue avec le sultan d’Égypte, et ce…. en pleine époque des Croisades!
Plus de 150 chefs religieux mondiaux, dont le Dalaï Lama, ont assisté à la première édition des Rencontres interreligieuses d’Assise. Aux yeux de Jean-Paul II, le but de cette rencontre n’était certes pas de demander aux chefs religieux d’en arriver à un « consensus religieux » ou même de « mener une négociation » sur les convictions qui sont au cœur de leur foi. L’objectif était plus modeste, quoique profondément « révolutionnaire ». Les chefs religieux devaient surtout « puiser aux sources les plus profondes et les plus vivifiantes » de leurs spiritualités respectives afin de contribuer à édification d’un monde plus pacifique et plus fraternel.
La rencontre d’Assise ayant été un vif succès, on répétera l’expérience en 1993, en 1999 en 2002 et en 2011.

Les conséquences à long terme de Nostra Aetate
Les conflits militaires et les tensions interreligieuses n’ont certes pas cessé d’ensanglanter notre monde. Cela n’a pas empêché l’Église de se cramponner à cet idéal qu’est celui du dialogue œcuménique et interreligieux. Un grand nombre de catholiques ont poursuivi coûte que coûte leurs efforts de dialogue avec les fidèles issus d’autres traditions religieuses, parfois dans le but de contribuer à la paix mondiale et au respect mutuel, parfois dans le but de mieux comprendre et de mieux apprécier l’originalité de leur propre tradition religieuse.
Des moines trappistes comme Thomas Merton et Christian de Chergé ont joué un rôle décisif en matière de dialogue avec les fidèles issus d’autres traditions religieuses. Les moines martyrs de l’abbaye de Tibhirine, en Algérie, et ceux de l’abbaye de Mar Moussa, en Syrie, n’ont pas agi autrement : même face aux violences des djihadistes, ils se sont cramponnés à l’idéal de dialogue préconisé par la déclaration Nostra Aetate de Vatican II. 
Au cours des 50 dernières années, plusieurs initiatives ont été déployées par la Conférence des évêques catholiques du Canada afin de contribuer au dialogue interreligieux. Celles et ceux qui voudraient en apprendre davantage à ce sujet pourront lire le document publié par la CECC afin de célébrer le 50e anniversaire de Nostra Aetate et intitulé Une Église en dialogue.
De nos jours, seuls les intégristes rejettent avec véhémence cet idéal de dialogue, de fraternité et de respect mutuel. Bien sûr, tous sont inquiets à la vue de la persécution dont sont victimes les minorités chrétiennes de la part de groupes djihadistes armés comme Boko Haram et l’État islamique. Le pape François s’est d’ailleurs maintes fois prononcé sur le sujet. Mais sans jamais sombrer dans la moindre logique guerrière, ni dans la moindre méfiance maladive à l’égard de l’islam. Dans Evangelii Gaudium (IV, 253), il a réitéré son respect envers « les vrais croyants de l’islam » et a rappelé aux catholiques qu’ils doivent « éviter d’odieuses généralisations, parce que le véritable islam et une adéquate interprétation du Coran s’opposent à toute violence ».
Aux yeux du pape, la solution à ces tensions interreligieuses passe par le dialogue et la diplomatie — et non pas par la lutte armée. Inutile de rappeler ici son parti-pris en faveur de la paix, que ce soit entre Cuba et les États-Unis, entre la Russie et l’Ukraine, ou entre Israël et la Palestine. C’est d’ailleurs ce qu’il a rappelé lors de son récent discours aux Nations Unies, le 25 septembre dernier.
Signe des temps, dans son encyclique Laudato Si sur la sauvegarde de la création, il n’a pas hésité à citer les paroles d’un mystique musulman du IXe siècle (Ali-al-Khawas) et à citer celles de l’actuel patriarche orthodoxe de Constantinople, Bartholomée Ier. Il n’a pas davantage hésité à participer à une prière interreligieuse aux abords de Ground Zero et du Mémorial du 11 Septembre 2001, lors de son récent voyage à New York. Et ce, en compagnie de chefs religieux juifs, musulmans, chrétiens, bouddhistes et hindous. Pas plus d’ailleurs qu’il n’a hésité, lors de son voyage à Jérusalem, le 26 mai 2014, à aller prier devant les Lieux saints de l’islam (Le Dôme du Rocher) et du judaïsme (le Mur des Lamentations). En répétant encore et encore le même message aux chrétiens, aux juifs et aux musulmans:

Chers amis de ce lieu saint, je lance un appel pressant à toutes les personnes et aux communautés qui se reconnaissent en Abraham : respections-nous et aimons-nous les uns les autres comme des frères et des soeurs! Apprenons à comprendre la douleur de l'autre! Que personne n'instrumentalise par la violence le Nom de Dieu! Travaillons ensemble pour la justice et pour la paix! 

Il suffit de voir de quelle manière le pape Francois et l’Église catholique ont réagi à la crise des migrants pour prendre la mesure de cet appel en faveur la fraternité universelle. À une époque où certaines personnes se méfient des étrangers, où certains pays érigent des murs « anti-immigrants » à leurs frontières et où certains intellectuels défendent l’idée d’un « choc » inévitable entre la civilisation occidentale et la civilisation islamique, on devrait s’attendre à une montée en flèche de la haine et de l’indifférence, y compris de la part des catholiques. Or, c’est tout le contraire qui s’est produit. Une vague de sympathie et de solidarité à l’égard des réfugiés syriens et irakiens s’est déployée un peu partout dans la catholicité. Le pape Francois et les évêques ont multiplié les prises de position en faveur de l’accueil des réfugiés, et ce, même si la plupart d’entre eux sont musulmans. Les diocèses d’Europe et d’Amérique se sont mobilisés afin de faciliter et d’accélérer l’accueil de ces réfugiés. 
Les grandes ONG catholiques — Caritas et Développement & Paix, par exemple — n’agissent pas autrement lorsqu’elles viennent en aide aux populations éprouvées par la guerre, la famine, les catastrophes naturelles ou le sous-développement. La religion pratiquée par ces populations n’est jamais prise en considération lorsque ces ONG leur viennent en aide. Au cours des dernières années, ces ONG sont venues en aide des milliers de personnes sur Terre, y compris dans des pays musulmans, du Pakistan à la Syrie, et du Kosovo au Darfour. 

Tout cela parce que, depuis le Concile Vatican II et la Déclaration Nostra Aetate, l’Église catholique s’est ralliée à un idéal de dialogue, de compassion et de solidarité. 

1 commentaire:

  1. Pour accéder au texte de Nostra aetate: http://www.vatican.va/archive/hist_councils/ii_vatican_council/documents/vat-ii_decl_19651028_nostra-aetate_fr.html

    RépondreSupprimer