Mgr Ébacher XXI - Magnifica Humanitas - Fondements et principes de la Doctrine sociale
Recevons avec un cœur disponible et prêt pour l’action la forte interpellation de Léon XIV : « Je désire avant tout aider les fidèles laïcs, tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté à redécouvrir leur mission : mettre en pratique, dans la vie quotidienne, dans les relations familiales, au travail et dans la vie sociale, les principes que je m’apprête à rappeler, en se laissant animer par l’intention d’incarner l’amour de Dieu dans le cours concret de l’histoire. » (47)
Comment préserver la personne humaine et sa dignité
fondamentale à l’ère de l’intelligence artificielle? Dans sa réponse, Léon XIV
développe d’abord les trois fondements de
la Doctrine sociale.
L’être humain, image du Dieu trinitaire. Chaque personne est conçue et voulue par
Dieu pour entrer dans une histoire de communion avec Lui, avec les autres et
avec la création. Sa dignité ne dépend pas des capacités qu’elle possède,
de ses richesses ou du rôle qu’elle occupe, des choix justes ou erronés qu’elle
pose, mais elle est un don de Dieu, expression de son amour qui ne fait jamais
défaut. (50)
L’égale dignité de
tous les êtres humains. C’est la dignité
qui appartient à chaque être humain du simple fait qu’il existe, qu’il a été
voulu, créé et aimé par Dieu. Cette dignité fondamentale de chaque personne ne
s’acquiert pas, ne se mérite pas et n’a pas besoin d’être démontrée. (52)
La valeur suprême des droits de l’homme. Ces droits sont inviolables, car « inhérents
à la personne et à sa dignité ». Par conséquent, ils sont universels et
inaliénables. Et le pape de préciser la nécessité, l’urgence de reconnaître
« véritablement, sans réserve, que les femmes ont la même dignité que les
hommes. » (57)
Le pape passe
ensuite aux cinq principes nécessaires
pour préserver la personne humaine et sa dignité à l’ère de l’intelligence
artificielle.
Le bien commun. Il
ne suffit pas de rechercher son propre progrès pour contribuer au bien de tous. Le
bien commun est un plus, résultat de l’interaction et de
l’influence réciproque qui relie différentes actions, initiatives, efforts ou
décisions. C’est la recherche du bien commun qui donne vie à un peuple. Il
incombe à l’État de garantir la cohésion, l’unité et une organisation équitable
de la société civile, afin que le bien commun puisse être véritablement
recherché avec la contribution de chacun. Cela vaut également pour la politique
internationale. (61-64)
La destination
universelle des biens. Ce principe nous rappelle que les biens de la terre
– le sol, l’eau, l’air, les ressources naturelles – sont donnés par Dieu à
toute la famille humaine pour soutenir la vie de chacun, aujourd’hui comme pour
les générations futures, et que chaque personne a un droit originel à l’usage
de ces biens. Cette destination universelle ne concerne pas seulement les biens
matériels, mais aussi les biens immatériels et culturels. Il existe un droit à
la propriété privée qui possède son sens et sa fonction propres, mais toujours
subordonné à la destination universelle des biens.
« Aujourd’hui, parmi les biens universellement destinés
à tous, nous devons également compter les nouvelles formes de propriété :
brevets, algorithmes, plateformes numériques, infrastructures technologiques,
données. Dans un contexte où la richesse des nations dépend de plus en plus des
connaissances et des technologies, quand ces biens restent concentrés entre les
mains de quelques-uns, sans formes adéquates de partage et d’accès, il se crée
un nouveau déséquilibre contredisant la destination universelle des biens et
alimentant le fossé entre les inclus et les exclus, entre ceux qui peuvent
participer à la révolution numérique et ceux qui en restent à l’écart. »
(67)
La subsidiarité. C’est
le principe selon lequel ce que les personnes, les familles, les communautés
locales et les corps intermédiaires peuvent faire ne doit pas être assumé par
des instances supérieures. Ni la personne ni la famille ne doivent être
absorbées par l’État. Il appartient à la communauté politique de créer les
conditions permettant aux personnes, aux familles, aux associations et aux
corps intermédiaires de réaliser leur vocation sociale, sans être remplacés ou
réduits à de simples exécutants.
« Le principe de subsidiarité s’applique de manière
particulière dans le contexte de la révolution numérique. Ici, le niveau
supérieur n’est pas l’État, mais chaque grand acteur économique et
technologique exerçant un pouvoir de fait sur les conditions de la vie en
communauté. Le niveau qui concentre les compétences, les données et le pouvoir
décisionnel est constitué d’entreprises et de plateformes définissant les
conditions d’accès, les règles de visibilité, les formes de relation et même
les opportunités économiques. La subsidiarité exige que ces processus ne soient
pas imposés d’en haut de façon opaque et unilatérale, mais qu’ils soient
orientés vers le bien commun à travers la transparence, la responsabilité et
des formes réelles de participation (contrôles indépendants, transparence sur
les algorithmes, accès équitable aux données, dispositifs de recours) ».
(71)
« Dans les choix relatifs aux flux économiques et aux
plateformes numériques, dans la gouvernance des données et des algorithmes, on
ne peut permettre que seuls quelques acteurs orientent les processus, il faut
au contraire construire des formes de coopération qui respectent les différents
niveaux de la communauté mondiale et les rendent co-responsables du bien commun. »
(72)
La solidarité. Ce
principe tire son origine de la foi : chaque être humain est créé à
l’image de Dieu et s’inscrit dans un réseau de relations de fraternité qui le
lient aux autres, aux peuples et à la création. La solidarité s’exprime lorsque
chacun, personnellement et avec les autres, prend part à la vie de la
communauté – s’informe, s’associe, fait entendre sa voix, contribue aux
décisions et aux choix publics – en assumant des responsabilités réelles afin
que le bien commun se traduise en choix partagés.
« Aujourd’hui, cette responsabilité s’étend également
aux infrastructures numériques ou d’information : tout comme
l’environnement naturel, l’“écosystème numérique” peut être préservé ou
exploité, partagé ou monopolisé. La solidarité exige que les choix en matière
de données, d’algorithmes, de plateformes et d’intelligence artificielle
tiennent compte non seulement de l’avantage immédiat de certains, mais aussi de
l’impact sur l’ensemble des peuples comme sur les générations à venir. »
(76)
La justice sociale.
Elle se reconnaît à la capacité pour un ordre social, économique et politique
de permettre à tous – et en particulier aux plus fragiles – de vivre de manière
vraiment humaine, sans que personne ne soit laissé pour compte. Elle demande de
considérer les personnes et les peuples en commençant par les plus vulnérables :
les pauvres, les migrants, les réfugiés, les personnes déplacées à l’intérieur
de leur propre pays, les victimes de violence, les personnes vivant dans des
périphéries urbaines ou existentielles.
« À notre époque, la justice sociale doit également
faire face au contexte généré par les technologies numériques. La diffusion des
réseaux mondiaux, des plateformes et des systèmes d’intelligence artificielle
modifie la manière dont nous nous informons, communiquons et accédons aux
services. La justice exige que l’on empêche l’émergence de nouvelles formes
d’exclusion et de privation de liberté : des personnes et des peuples se
voyant refuser ou restreindre l’accès aux technologies de base, des communautés
exposées à une surveillance invasive, des groupes sociaux pénalisés par des
algorithmes opaques qui reproduisent préjugés et discriminations. À l’ère du
numérique, un ordre social juste est celui qui garantit à tous un accès
équitable aux opportunités, protège les plus petits et les plus fragiles, lutte
contre la haine et la désinformation, et soumet l’utilisation des données et
des technologies à un contrôle public, afin que le critère ne soit pas
uniquement le profit, mais la dignité de chaque personne et le bien des
peuples. » (80)
Le développement
humain intégral. Le développement est intégral lorsqu’il ne se réduit pas
au domaine économique, mais favorise la qualité de vie dans ses dimensions
spirituelles, culturelles, morales et relationnelles, dans le respect de la
Maison commune, de la diversité des peuples et de leurs modes de vie.
« Le développement humain intégral est l’horizon à
partir duquel nous pouvons lire les transformations de notre temps, y compris
celles de la révolution numérique. Les innovations technologiques – notamment
l’intelligence artificielle – ne sont pas neutres : elles peuvent
favoriser la participation et la justice, ou bien aggraver les inégalités, le
contrôle et l’exclusion. C’est pourquoi elles doivent être évaluées à l’aune
d’une question décisive : contribuent-elles réellement à faire grandir les
personnes et les peuples en humanité et en fraternité, dans le respect de la
Maison commune et des générations futures? » (85)
À suivre
† Roger Ébacher
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