Mgr Ébacher XI - Dilexi te, un enseignement social?
Dilexi te est une
exhortation pastorale et spirituelle. Mais j’ai ressenti une forte perplexité
en arrivant au chapitre quatre (art. 82-102), qui a pour sous-titre : « Le
siècle de la Doctrine Sociale de l’Église. » Ce texte ne serait-il pas,
non seulement une exhortation, mais aussi un enseignement doctrinal? Je le
crois. Et je cherche à le montrer en relisant ce chapitre quatre.
« Le Magistère des 150 dernières années offre une
véritable mine d’enseignements concernant les pauvres. Les Évêques de Rome se
sont ainsi faits des porte-paroles de nouvelles prises de conscience passées au
crible du discernement ecclésial. Par exemple, dans la Lettre encyclique Rerum Novarum (15 mai 1891), Léon XIII
aborda la question du travail en dénonçant la situation intolérable de nombreux
ouvriers de l’industrie et proposant l’instauration d’un ordre social juste.
[…] Saint Jean XXIII, dans la Lettre encyclique Mater et Magistra (1961), se fit le promoteur d’une justice à
dimension mondiale. » (83) Léon XIV ajoute que « le Concile Vatican
II représente une étape fondamentale dans le discernement ecclésial sur les
pauvres à la lumière de la Révélation. » Il cite Jean XXIII : « L’Église
se présente telle qu’elle est et telle qu’elle veut être, comme l’Église de
tous et en particulier l’Église des pauvres ». (84) Puis Léon XIV ajoute :
« Avec saint Jean-Paul II, la relation préférentielle de l’Église pour les
pauvres s’est consolidée, du moins sur le plan doctrinal. » (87) Et, avec
Benoît XVI, l’enseignement devient plus
nettement politique. (89) Léon XIV souhaite « que s’accroisse le nombre
d’hommes politiques capables d’entrer dans un authentique dialogue qui
s’oriente efficacement pour soigner les racines profondes, et non l’apparence,
des maux de notre monde » (92), car « il s’agit d’écouter le cri de
peuples entiers, des peuples les plus pauvres de la terre ». (99) Léon XIV
ajoute : « Les structures d’injustice doivent être reconnues et
détruites par la force du bien, par un changement de mentalités, mais aussi,
avec l’aide des sciences et de la technique, par le développement de politiques
efficaces pour la transformation de la société. » (97)
Ce chapitre quatre est bien un enseignement doctrinal, tout
en rappelant et renforçant l’objet de cette exhortation : le souci
effectif et efficace des pauvres.
Mais faut-il se limiter au chapitre quatre? Ne serait-il pas
possible de faire une analyse de ce document avec, comme critère de
discernement, les principes de la doctrine sociale de l’Église? Je le pense et
je le tente, me limitant à quelques-uns de ces principes pour ne pas être trop
long! Et pour chaque principe retenu, il n’est pas nécessaire de multiplier les
exemples; un ou deux suffiront.
Le principe de l’option préférentielle de Dieu pour les pauvres. « La
condition des pauvres est un cri qui, dans l’histoire de l’humanité, interpelle
constamment notre vie, nos sociétés, nos systèmes politiques et économiques et,
enfin et surtout, l’Église. » (9) On peut « parler théologiquement
d’une option préférentielle de Dieu pour les pauvres. » (16)
La dignité inaliénable de
la personne humaine. Jésus s’est identifié avec les plus petits de la société
et par son amour donné jusqu’à la fin a révélé la dignité de tous les êtres
humains, surtout lorsqu’ils sont « plus faibles, plus misérables et plus
souffrants. » (2)
Le bien commun. « L’engagement en faveur des pauvres et pour
l’élimination des causes sociales et structurelles de la pauvreté […] reste
toujours insuffisant. » (10) Et encore : « L’engagement concret
en faveur des pauvres doit également s’accompagner d’un changement de mentalité
susceptible de se répercuter au niveau culturel. » (11) Léon XIV affirme
les principes qui fondent le bien commun : dignité égale de tous, priorité
aux pauvres et aux exclus, critique des systèmes injustes, solidarité
universelle, responsabilité collective envers les plus faibles. Le bien commun
exige que les institutions politiques, économiques et religieuses soient
évaluées à l’aune de leur capacité à protéger les plus vulnérables.
L’égalité humaine. Jésus « a révélé la dignité de tous les
êtres humains, surtout lorsqu’“ils sont plus faibles, plus misérables et plus
souffrants". » (2) “L’organisation
des sociétés dans le monde entier est loin de refléter clairement le fait que
les femmes ont exactement la même dignité et les mêmes droits que les hommes.
On affirme une chose par la parole, mais les décisions et la réalité livrent à
cor et à cri un autre message.” (12).
La destination universelle des biens. Léon XIV cite saint Jean
Chrysostome : « Ne pas donner à la pauvreté ce qui vient de nos
propres biens, c’est voler les pauvres et les priver de leur vie : ce ne
sont pas nos biens, mais les leurs, que nous gardons pour nous. » (42) « Les
moines cultivaient la terre, produisaient de la nourriture, préparaient des
médicaments et les offraient avec simplicité aux plus démunis. […] La règle du
partage, le travail commun et l’assistance aux plus vulnérables structuraient
une économie solidaire, en contraste avec la logique de l’accumulation. »
(56)
La solidarité. Il est légitime de parler théologiquement d’une
option préférentielle de Dieu pour les pauvres. Par cette « préférence »
l’Église « entend souligner l’action de Dieu qui est pris de compassion
pour la pauvreté et la faiblesse de l’humanité tout entière et qui, voulant
relever et inaugurer un Règne de justice, de fraternité et de solidarité, a
particulièrement à cœur ceux qui sont discriminés et opprimés, demandant à nous
aussi, son Église, un choix décisif et radical en faveur des plus faibles. »
(16) La solidarité est un élément constitutif du Royaume de Dieu.
La justice sociale. Léon XIV développe une vision très puissante de
la justice dans son lien avec les pauvres, les exclus et les systèmes
économiques. Ce thème traverse tout le document, parfois explicitement, parfois
sous forme d’appel à transformer les structures injustes. « L’engagement
en faveur des pauvres et pour l’élimination des causes sociales et
structurelles de la pauvreté […] reste toujours insuffisant. Cela est aussi dû
au fait que les sociétés dans lesquelles nous vivons privilégient souvent des
critères d’orientation de l’existence et de la politique marqués par de
nombreuses inégalités. » (10) La justice est une exigence biblique (17–18).
Elle est aussi le critère du vrai culte. (41–42) L’Église doit être « pauvre
et pour les pauvres » (35)…
L’engagement des fidèles laïcs. Dès le début de son exhortation,
Léon XIV affirme partager le désir du pape François « que tous les
chrétiens puissent percevoir le lien fort qui existe entre l’amour du Christ et
son appel à nous faire proches des pauvres. » (3) Il ajoute : « Il
n’est pas possible d’oublier les pauvres si nous ne voulons pas sortir du
courant vivant de l’Église. » (15) Retenons aussi cette ferme
affirmation : «Les mouvements de travailleurs, de femmes, de jeunes, de
même que la lutte contre les discriminations raciales ont entraîné l’éveil
d’une nouvelle conscience de la dignité de ceux qui sont en marge. La
contribution de la Doctrine sociale de l’Église, depuis la révolution
industrielle, a en soi également cette racine populaire qu’il ne faut pas
oublier : sa relecture de la Révélation chrétienne dans les circonstances
sociales modernes, professionnelles, économiques et culturelles modernes serait
inimaginable sans les laïcs chrétiens confrontés aux défis de leur temps. »
(82)
Dilexi te est une exhortation prophétique spirituelle, morale et pastorale
brûlante, qui réchauffe le cœur et nous pousse à aimer en vérité. Léon XIV appuie
cette exhortation sur les principes de la doctrine sociale qui éclairent
l’intelligence et exigent une action décidée. C’est ainsi que Dilexi te est d’abord une exhortation,
mais basée à la fois sur l’Évangile et sur les enseignements de la doctrine
sociale.
† Roger Ébacher
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